Économie

Suisse-Afrique : les négociants veulent diriger les investissements vers le continent

Face à la hausse des prix des matières premières consécutive à la guerre en Ukraine, les négociants internationaux, établis en majorité sur les rives du Léman, réorganisent en urgence leurs approvisionnements, notamment vers l’Afrique.

Mis à jour le 3 mai 2022 à 13:55

Après le blocage des productions russes et ukrainiennes dans les ports, 33 % de tonnages de blé font défaut sur les marchés internationaux. © Vincent Mundy/Bloomberg via Getty Images

En décidant, le 29 février, de s’aligner sur les sanctions infligées par l’Occident à Moscou en réponse au conflit ouvert avec l’Ukraine, et ainsi de mettre entre parenthèses sa sacro-sainte neutralité, la confédération suisse a pris une décision qualifiée d’« historique » par la presse helvétique. En 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, Berne s’était drapé dans cette même neutralité et sa tradition de « bons offices » pour s’abstenir de sanctionner les oligarques proches de Vladimir Poutine, dans la foulée des États-Unis et de l’Union européenne.

« Le Conseil fédéral n’avait pas d’autre choix cette fois, vu les pressions exercées de toute part, de l’extérieur comme de l’intérieur du pays », rappelle un éditorialiste genevois. Les bruits de bottes dans l’Est de l’Europe ont provoqué en quelques jours d’énormes fluctuations de prix des matières premières énergétiques et alimentaires, qui, par ricochet, ont placé la Confédération, place forte du négoce international, au centre de toutes les attentions.

Réprobation générale devant le comportement des traders

Berne a bien tenté de tergiverser un peu, Guy Parmelin, le ministre de l’Économie, appelant « à la prudence devant toute sanction qui mettrait en danger l’approvisionnement alimentaire mondial ». L’argument est vite devenu caduc à mesure que grandissait, dès les premiers jours de la guerre, la menace d’une insécurité alimentaire dans certains pays du Sud.

Le secteur n’a aucun problème à suivre les décisions internationales

La révélation, au même moment, des premiers éléments d’enquête montrant qu’un commerce florissant se poursuivait entre les exportateurs de brut russe et les traders genevois, et la réprobation générale qui en a découlé, « ont certainement contribué à pousser le gouvernement à agir », reprend notre éditorialiste.

Sans que cela ait un quelconque impact sur le négoce lui-même, qui, sans plus de réglementation, « reste aligné sur la loi de l’offre et de la demande », comme le résume un trader. « Le secteur n’a aucun problème à suivre les décisions internationales. Il a l’habitude des crises et il a encore prouvé dans un passé récent qu’il savait s’adapter en toutes circonstances », assure Florence Schurch, secrétaire générale de la Swiss Trading & Shipping Association (STSA), l’organisation professionnelle du secteur installée à Genève.

Trouver une porte de sortie

Les résultats records, en milliards de dollars, annoncés par les grandes maisons de la place en 2021, après ceux déjà enregistrés au lendemain de la crise financière de 2008, du Printemps arabe de 2011 ou de la chute des cours des matières premières, en 2014, démontrent en effet toute leur agilité commerciale. Après avoir su faire preuve de créativité durant la pandémie, aussi bien pour trouver les fonds nécessaires aux transactions que pour réaliser physiquement les opérations par temps de Covid, les traders doivent pourtant, cette fois encore, trouver de nouvelles solutions.

De nouvelles routes céréalières se dessinent depuis l’Argentine ou l’Australie

D’autant que, selon les Suisses eux-mêmes, près de 80 % des ressources naturelles énergétiques et alimentaires russes étaient jusqu’à présent mises sur le marché international depuis Genève, Zoug ou Lugano. Coincés entre les accords de fourniture déjà passés qui restent à honorer et la promesse maintes fois répétée de ne plus signer de nouveaux contrats spot avec des sociétés liées au Kremlin, les négociants cherchent donc une porte de sortie, qui s’imposera à eux à mesure que dureront les hostilités. « Difficile, à court ou moyen terme, de détourner un pipeline ou de construire un gazoduc, mais, si le conflit s’installe, de nouvelles chaînes d’approvisionnement verront le jour », affirme Florence Schurch.

C’est déjà le cas ces dernières semaines, notamment pour pallier l’absence de 33 % de tonnages de blé sur les marchés internationaux après le blocage des productions russes et ukrainiennes dans les ports. De nouvelles routes céréalières se dessinent depuis l’Argentine ou l’Australie, en particulier vers l’Afrique et le Moyen-Orient, où certains pays, comme la Tunisie, la Libye, le Liban, le Bénin ou le Rwanda s’approvisionnaient jusqu’alors presque exclusivement en blé ukrainien ou russe, voire les deux dans le cas de l’Égypte.

Bientôt des nouveaux puits

Dans les hydrocarbures, les réflexions ont également commencé, notamment en direction des pays producteurs dits alternatifs, comme en Afrique. « La première étape est de faire venir les investissements sur le continent et, d’ici à dix-huit mois, de nouveaux puits peuvent entrer en production », veut croire notre négociant. Et la part du brut africain, estimée aujourd’hui à 5 % des approvisionnements mondiaux, pourrait doubler à plus long terme dans les échanges internationaux…

Dans l’immédiat, le continent va surtout voir sa facture énergétique augmenter un peu plus dans les prochaines semaines, alors que, selon la FAO, les prix des céréales, du gasoil et des intrants agricoles ont déjà progressé respectivement de 48 %, 85 % et 35 % au niveau mondial depuis 2019.

« Cette crise montre davantage l’urgence pour l’Afrique d’assurer son indépendance alimentaire et énergétique », reprend le trader. Et de définir ainsi ses propres routes commerciales, sans devoir forcément passer par Genève.