Culture

Picasso et les artistes arabes, une fascination réciproque

L’Institut du monde arabe de Tourcoing (France) explore les relations entre Picasso et les avant-gardes arabes, des années 1930 à 1970, un pan méconnu de l’œuvre du peintre espagnol.

Mis à jour le 25 avril 2022 à 12:58

Pablo Picasso, Portrait de Dora Maar, novembre 1937 et Khadim Haydar, An Impenetrable Shield, 1965. RMN-Grand Palais (Musée National Picasso-Paris)/Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2022; Courtesy of Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

Arabesques, symboles géométriques et femmes orientales peuplent les œuvres de Picasso dès les années 1920 alors qu’il se passionne pour les arts de l’islam. Décrit comme « arabe rythmiquement » par Apollinaire en 1905, le peintre a intégré très tôt à ses créations des thèmes empruntés au monde arabe et à la Méditerranée. Au même moment, des artistes découvraient son travail et y voyaient une source de renouvellement.

Pour les artistes d’Égypte ou d’Irak, Picasso représente alors un sommet de l’avant-garde européenne, aux côtés des surréalistes. En Irak, Jawad Selim et son frère publient en 1939 la première traduction arabe de la biographie de Picasso par Gertrude Stein. Celle-ci y affirme que « Picasso s’assimile complètement à l’Orient sans l’imiter ». Les Égyptiens Inji Efflatoun et Ramsès Younan adoptent un style pictural où se mêlent cubisme et surréalisme, sans exclusion.

Sans orientalisme

C’est dans la représentation des femmes que les échanges artistiques entre Picasso et le monde arabe sont les plus fertiles. Lorsque Picasso réinterprète Les Femmes d’Alger de Delacroix dans les années 1950, il le fait « sans exotiser son sujet, sans orientalisme », explique l’un des commissaires de l’exposition de Tournoing Mario Choueiry. Picasso dépasse l’approche colonialiste des orientalistes, et sa démarche influence les artistes arabes. Les nus massifs de Shaker Hassan Al Said (Irak), par exemple, empruntent beaucoup à ceux de Picasso ainsi qu’aux femmes de Matisse, qui a lui-même influencé Picasso : la boucle est bouclée.

Plus inattendue, la présence de symboles géométriques sur certaines toiles de Picasso évoque une influence des arts anciens du Sahara, comme les gravures rupestres du Tassili : ces dessins ont également inspiré les peintres algériens et marocains des années 1960, lorsqu’ils cherchaient à créer une modernité arabe. Des animaux comme le coq et le taureau apparaissent aussi sur les céramiques de Picasso, peut-être sous l’influence des arts de l’islam, comme le suggèrent les commissaires Françoise Cohen et Mario Choueiry.

La glace au-dessus de la cheminée, 1916-1917, Musée National Picasso-Paris © RMN-Grand Palais (Musée National Picasso-Paris)/Rachel Prat © Succession Picasso 2022; Dia Al Azzawi, Elle est venue vers la tendresse, 1970 © Courtesy of Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

La glace au-dessus de la cheminée, 1916-1917, Musée National Picasso-Paris © RMN-Grand Palais (Musée National Picasso-Paris)/Rachel Prat © Succession Picasso 2022; Dia Al Azzawi, Elle est venue vers la tendresse, 1970 © Courtesy of Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

Combat politique

C’est aussi à travers le combat politique que les artistes arabes rejoignent l’œuvre de Picasso. Le tableau Guernica (1936) en est le porte-voix dès sa création puisque les surréalistes égyptiens le mettent en exergue dans leur manifeste de 1938. L’exposition de l’Institut du monde arabe de Tourcoing permet aussi de voir, pour la première fois, le triptyque d’Alwani Khozeima, un peintre syrien marqué par les massacres des Frères musulmans à Hama (1982). Son tableau reprend les figures du taureau monstrueux, du cheval blessé et de la ville détruite, en écho à Guernica cinquante ans plus tard.

Si Picasso soutient les peuples souffrants, il ne faut pas en faire un militant post-colonial avant l’heure

Qu’il s’agisse des massacres de Palestiniens à Sabra et Chatila ou du génocide arménien de 1915, les peintres libanais et irakiens reprennent avec des variations les thèmes du tableau de Picasso. Côté politique, Picasso a soutenu plusieurs mouvements de libération dans les années 1950 et 1960, dont les indépendantistes algériens, mais comme le souligne Mario Choueiry : « Si Picasso soutient les peuples souffrants, il ne faut pas en faire un militant post-colonial avant l’heure. »

Quoiqu’il en soit, cette exposition permet de découvrir la richesse des relations artistiques entre Picasso et les modernes arabes, même si certaines influences mériteraient d’être étudiées plus en profondeur.

« Picasso et les avant-gardes arabes », IMA Tourcoing, jusqu’au 10 juillet 2022