Politique

Mali – massacre de Moura : « Toute la nuit, ils ont pris des gens et les ont tués »

Selon plusieurs sources, 200 à 400 personnes auraient été tuées dans une opération « anti-terroriste » menée par des militaires maliens et les mercenaires russes de Wagner dans un village du centre du Mali. Quinze jours après ce massacre, Jeune Afrique a rencontré deux survivants.

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Mis à jour le 14 avril 2022 à 10:44

Un soldat des Forces armées maliennes (FAMA) pendant l’opération Barkhane à Ndaki, le 29 juillet 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

Depuis plusieurs jours, la rumeur courait. Les habitants de Moura, environ 800 familles selon des sources locales, se préparaient à une offensive des Forces armées maliennes (Fama).

En effet, dans ce village du centre du Mali connu pour sa foire aux bestiaux, « ce sont les jihadistes qui font la loi », nous confie le responsable d’une association locale. « L’État y est absent depuis des années et les villageois n’ont pas d’autres choix que de respecter les règles des terroristes », ajoute-t-il.

Ce dimanche 27 mars, comme tous les autres jours de la semaine, Bamba* transporte passagers et marchandises d’un village à l’autre des environs. Le soleil atteint son zénith quand, un peu après 11 heures du matin, cet habitant de Moura gare son véhicule pour aller prendre un peu de repos au domicile familial.

La foire bat son plein. Les habitants du village y croisent ceux d’Ouro Modi, de Diaby ou de Ngoussiri, à quelques kilomètres de là, ainsi que des dizaines de forains venus de toute la région. Plusieurs hommes de la katiba Macina, groupe jihadiste affilié au Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM – filière sahélienne d’Al-Qaïda), sont aussi présents. La zone, située dans la région de Mopti, est connue pour être l’un de leurs bastions, Moura l’un de leurs principaux points de ravitaillement.

Les deux premiers hélicoptères transportaient des Blancs, uniquement des Blancs

Les Russes

Rapidement, l’effervescence du marché laisse place à la cohue. « J’ai vu deux hélicoptères, les gens ont commencé à s’enfuir, les hélicoptères les ont suivis. Les soldats à bord tiraient sur tous ceux qui couraient », raconte Bamba.

Réfugié dans un magasin d’alimentation, le jeune homme d’une vingtaine d’années est formel : « Les deux premiers hélicoptères transportaient des Blancs, uniquement des Blancs. Les soldats maliens sont arrivés dans les deux hélicoptères suivants ».

Des soldats blancs, dont plusieurs témoignages concordants assurent qu’ils « ne parlaient pas français ». « Ce sont eux qui ont fait les plus gros dégâts. Beaucoup de dégâts », se rappelle Bamba qui croit savoir qu’il s’agissait de Russes. Si aucun des survivants ne cite le groupe paramilitaire Wagner, les « supplétifs russes » sont présents dans le centre du Mali depuis le mois de janvier, selon plusieurs sources militaires et diplomatiques occidentales.

Opération anti-terroriste

À Moura, les « dégâts » sont estimés entre 200 et 400 morts selon les témoins. Tous concèdent que certaines des personnes tuées étaient des jihadistes, dont la présence n’est nullement niée par les habitants de Moura, mais la plupart des victimes seraient des civils. L’armée malienne, elle, revendique 203 jihadistes neutralisés et 51 interpellés au cours de ce qu’elle qualifie d’opération antiterroriste « de grande envergure ».

On ne peut pas tirer sur la foire et dire qu’on n’a pas tué de civils. Le dimanche, tout le monde est là-bas.

« Je ne dis pas qu’il n’y avait pas d’armes cachées dans le village mais ceux qui sont tombés n’en portaient pas. Ce n’étaient pas des jihadistes », rétorque Bamba. « Parmi les morts, il y a des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. On ne peut pas tirer sur la foire et dire qu’on n’a pas tué de civils. Le dimanche, tout le monde est là-bas », abonde une autre source locale.

Ratissage

À l’arrivée des soldats, Seynou*, qui n’a pas encore dix-neuf ans, s’est lui aussi enfui pour se mettre à l’abri. Il trouve refuge dans sa maison, en bordure du village. « Il y avait beaucoup de monde chez moi, les gens se sont cachés là où il pouvaient », raconte-t-il.

Une fois les hélicoptères posés, le ratissage du village commence. « Les soldats sont passés de maison en maison, ils ont fait sortir les hommes, ils ont pris tout ce qu’on avait », se souvient Seynou. Certains sont rassemblés au bord du fleuve, à sec en cette période de l’année, d’autres en bordure de la route qui part vers le nord-est.

Bamba lui, a été amené vers le cours d’eau tari, avec des centaines d’hommes, estime-t-il. « On nous a couchés sur le sol jusqu’au soir. Les soldats désignaient quelqu’un du doigt et disaient “c’est un jihadiste”, en fonction de la longueur de son pantalon ou de sa barbe. Alors ils le tuaient. Toute la nuit, ils ont pris des gens et les ont tués », se souvient le jeune homme.

« Depuis des années, les jihadistes prélèvent l’impôt et imposent la tenue vestimentaire des hommes et des femmes, souligne le responsable d’une association locale. Certains civils sont obligés de porter les pantalons courts. Ce ne sont pas des jihadistes pour autant. »

Fosses communes

Pendant plusieurs jours, l’opération se poursuit : des hommes sont sortis des maisons et des commerces, amenés au bord du fleuve ou de la route, exécutés, se souviennent les deux survivants. « C’était comme ça jusqu’au mercredi », croit se souvenir Bamba. « Jusqu’au départ des Fama le jeudi [31 mars] », affirme quant à lui Seynou.

Je crois que j’ai enterré cinquante corps dans une fosse, soixante dans une autre. Certains avaient le crâne en morceaux

Pour les deux survivants, le même calvaire : l’attente, les corps qui tombent et la charge de les enterrer. Cinquante, soixante, cent, plus ? Ils ne comptent plus les cadavres qu’ils charrient à bout de bras, enroulés dans des nattes, pour les placer dans l’une des quatre fosses communes creusées. « Je crois que j’ai enterré cinquante corps dans une fosse, soixante dans une autre. Au bout d’un moment, je ne pouvais plus compter, raconte Seynou. Certains avaient le crâne en morceaux, c’était très dur. »

Le 9 avril, le ministre de la Réconciliation nationale, le colonel Ismaël Wagué, menait une délégation gouvernementale à Moura. Alors que les enquêteurs de la Minusma (la mission de l’ONU au Mali), sont toujours privés d’accès au village, les autorités régionales ont annoncé la conduite d’une enquête.

L’espoir de voir la vérité éclater pour les survivants de Moura ? « On sait bien qu’une enquête menée par les autorités maliennes ne dira pas la vérité », soupire Seynou.

*Les prénom ont été modifiés