Politique

Russie-Ukraine : pourquoi les pays arabes refusent de s’aligner sur les États-Unis

Le 7 avril, la Russie a été exclue du conseil des droits de l’Homme des Nations unies. Mais cette résolution est loin d’avoir recueilli autant de voix que les précédentes sur la question, en particulier dans le monde arabe. Explications.

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Mis à jour le 15 avril 2022 à 15:58

Vladimir Poutine en téléconférence avec le Conseil de sécurité de l’ONU, le 7 avril 2022. © Mikhail Klimentyev/Sputnik via AFP

Le 7 avril, l’Assemblée générale des Nations unies s’est réunie pour la troisième fois depuis le début de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine, pour adopter une nouvelle résolution.

Contrairement aux votes précédents des 2 et 24 mars, à caractère non contraignant, et visant à condamner respectivement l’invasion russe en Ukraine et à exiger un arrêt « immédiat » des hostilités par le Kremlin, l’enjeu était cette fois plus concret, et a abouti à l’exclusion de la Russie du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Fragilisation du consensus international

L’évolution successive de chacun des résultats montre une fragilisation du consensus international sur la condamnation de la Russie. La première résolution avait été adoptée par une très large majorité d’États, à 141 votes favorables sur 193 au total, dont 35 abstentions et seulement 5 votes contre.

Le second scrutin, à tendance plutôt consensuelle et intitulé Conséquences humanitaires de l’agression contre l’Ukraine, n’avait pas véritablement entraîné de changements de position des États (140 votes pour, 38 abstentions, et 5 contre).

Mais cette fois-ci, l’écart est sans appel : 93 voix pour, 24 contre et 58 abstentions. Bien qu’adoptée, la résolution traduit un net recul de la capacité américaine à obtenir l’alignement des autres pays sur ses positions.

Ainsi, les pays du Maghreb et du Moyen-Orient ont presque tous modifié leur vote. L’Algérie et l’Iran, qui s’étaient abstenus à deux reprises, et qui sont réputés proches de Moscou, ont cette fois voté contre l’exclusion de la Russie du Conseil des droits de l’Homme.

Les États-Unis paient l’inflexion de leur politique depuis l’élection de Joe Biden

Même des États qui entretiennent traditionnellement de bonnes relations avec Washington – la Tunisie, l’Égypte, mais aussi des pays du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar – sont passés d’un vote favorable à l’abstention le 7 avril.

Atlantisme en berne

Pour ce qui est des pays du Golfe, les États-Unis paient l’inflexion de leur politique depuis l’élection de Joe Biden. Entre la volonté de relancer les négociations sur le nucléaire iranien et les propos de campagne du président américain sur l’Arabie saoudite (« Nous allons en faire les parias qu’ils sont », à propos de l’affaire Khashoggi), la lune de miel observée entre Riyad et les États-Unis sous Donald Trump a bel et bien pris fin.

Mais déjà sous l’ex-président américain, la déception saoudienne vis-à-vis du parapluie sécuritaire de Washington a été vive, en particulier après les attaques des Houthis contre les infrastructures de l’Aramco. « Les Saoudiens ont mis tous leurs œufs dans le panier et n’ont finalement pas l’allié escompté. De leur point de vue, Trump devait corriger les errances d’Obama, ce qu’il a d’abord donné l’impression de faire » répondait alors le spécialiste Stéphane Lacroix, interrogé par JA sur l’absence de réponse militaire américaine.

L’administration Biden est allée plus loin, puisqu’elle a décidé de retirer les rebelles Houthis yéménites de la liste noire américaine des organisations terroristes en février 2021. Et les attaques de janvier contre les Émirats arabes unis, toujours revendiquées par les rebelles yéménites, n’ont pas infléchi la position américaine, au grand agacement d’Abou Dhabi.

Dès le mois d’octobre 2020, alors qu’il n’était pas encore président, le candidat Joe Biden avait exprimé dans un communiqué la manière dont il entendait réécrire les relations américano-saoudiennes, et affirmait vouloir « mettre fin au soutien américain à la guerre de l’Arabie saoudite au Yémen et veiller à ce que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole ».

Les pays du Golfe se montrent donc peu disposés à apporter un soutien inconditionnel à la ligne américaine sur le conflit russo-ukrainien, et mettent à profit cette période pour faire valoir leur ressentiment, certes sur un ton toujours diplomatique.

Au forum de Doha, fin mars, alors que le sénateur américain Lindsay Graham a plaidé pour un front commun contre la Russie, le ministre qatari des Affaires étrangères et le ministre saoudien des Affaires étrangères ont quelque peu calmé ses ardeurs. « Nous devons nous assurer que l’agenda global réponde aux besoins de tous, pas simplement de certains », a ainsi lancé Faisal Bin Farhan Al-Saoud.

Son confrère qatari a lui rétorqué que les souffrances humanitaires des Ukrainiens « ont été celles de beaucoup de pays dans la région pendant des années ». Il a ajouté espérer que l’élan de solidarité exprimé envers l’Ukraine incite la communauté internationale « à regarder notre région ». Plusieurs officiels du Golfe présents à l’événement n’ont pas manqué d’ironiser sur les « lignes rouges » américaines, référence à l’avertissement sans frais de Barack Obama contre l’utilisation d’armes chimiques en Syrie.

Par ailleurs, Riyad et Moscou, les deux piliers du groupe de l’Opep+ font front commun et refusent d’augmenter leur production de pétrole – ce qui aurait pour conséquence de faire baisser les prix. Signe de ce changement d’atmosphère entre Riyad et Washington : la diffusion il y a quelques jours sur la chaîne saoudienne MBC d’un sketch moquant Joe Biden et sa vice-président Kamala Harris.

Scénario comparable dans le Maghreb

À Carthage, il y a fort à parier que le rappel au respect des libertés et des droits syndicaux, effectué à la fin du mois de mars par Uzra Zey, la sous-secrétaire d’État américaine, n’ait pas du tout plu au président Kaïs Saïed, dont on sait l’aversion prononcée à tout ce qui s’apparente à une injonction occidentale.

Le récent rapprochement opéré entre les gouvernements tunisiens et algériens pourrait amener Tunis à tempérer son atlantisme

Le récent rapprochement opéré entre Tunis et Alger pourrait amener le pays d’Habib Bourguiba, qui penche à l’Ouest depuis la Guerre froide, à tempérer son atlantisme.

De leur côté, les militaires égyptiens n’ont pas pardonné à Washington ce qu’ils ont considéré comme un lâchage de Hosni Moubarak en 2011. Le Caire, qui a depuis rétabli un régime militaire, a également diversifié ses partenariats internationaux, en renforçant ses relations avec la Russie, notamment sur le plan militaire. Depuis plusieurs années, l’Égypte se montre peu disposée à se laisser tancer sur le chapitre des droits de l’homme et n’hésite plus à recalibrer ses partenariats internationaux en fonction de cette problématique.

Quant au Maroc qui, le 2 mars, n’avait pas participé au vote de la résolution sommant « la Fédération de Russie de cesser immédiatement d’employer la force contre l’Ukraine », a de nouveau été absent à celui du 7 avril. Partenaire important des États-Unis dans la région, Rabat ne souhaite pour autant pas rompre avec Moscou.

Un équilibre que le Maroc peut se permettre de tenir, dans la mesure où, loin de lui reprocher sa non-participation au vote du 2 mars, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a réitéré le soutien américain au plan d’autonomie marocain sur le Sahara, lors de sa tournée maghrébine fin mars.