Politique

Maroc : la chute de la « star du bistouri » El Hassan Tazi

Surnommé le « chirurgien des pauvres », El Hassan Tazi est cité dans une affaire d’escroquerie et de factures médicales falsifiées. Des révélations chocs qui sont venues écorner l’image de philanthrope qu’il s’était construite. Portrait d’une star du bistouri devenue personnalité publique.

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Mis à jour le 12 avril 2022 à 16:04

Dr El Hassan Tazi, Maroc© DR Dr El Hassan Tazi, Maroc © DR

« C’est un coup monté ! » Depuis son arrestation, les commentaires des fans du docteur El Hassan Tazi se multiplient sous les publications faisant état de son arrestation pour crier au complot. L’annonce de l’implication du « médecin des pauvres » dans une affaire d’escroquerie a des allures de cataclysme.

La chute du chirurgien a été vertigineuse. Professionnel reconnu, il a même reçu, le 20 février 2021, le « Wissam de mérite national de classe exceptionnelle », l’une des plus prestigieuses distinctions accordées par le roi Mohammed VI.

À l’origine de l’affaire, les soupçons d’un donateur potentiel qui aurait découvert la preuve matérielle des manipulations financières du couple Tazi, avant d’alerter la police. Le 3 avril, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) annonce dans un communiqué la traduction devant le parquet de Casablanca du docteur Tazi, de son épouse, ainsi que de cinq autres personnes par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).

Placés en détention

L’enquête de police ouverte le 29 mars cible tout particulièrement l’épouse du chirurgien, Mounia Tazi, principale prévenue. En tant que responsable de gestion, elle aurait touché près de 200 000 dirhams (18 734 euros) par jour en dons.

Les prévenus sont notamment poursuivis pour constitution de bande criminelle

Des dons censés couvrir les frais médicaux d’hospitalisation de patients nécessiteux et récoltés grâce à des photos et des vidéos de malades, qu’il aurait parfois prises ou tournées à leur insu, selon les premiers éléments de l’enquête de police. L’équipe du docteur Tazi aurait également produit des factures et des rapports médicaux falsifiés de façon à systématiquement gonfler les frais médicaux.

Les prévenus sont poursuivis pour au moins sept chefs d’accusation : constitution de bande criminelle, association de malfaiteurs spécialisée dans la traite d’êtres humains, exploitation de la vulnérabilité des personnes à des fins commerciales, escroquerie dans les traitements médicaux, falsification de factures de traitement et de dossiers médicaux, blanchiment d’argent et usurpation de fonction.

Après leur audition, le procureur général du roi auprès de la Cour d’appel de Casablanca a décidé de poursuivre El Hassan Tazi, son épouse, son frère, ainsi qu’une infirmière, placés en détention. Les trois autres personnes impliquées ont été remises en liberté, mais sont maintenues sous contrôle judiciaire.

Une affaire de famille

Né le 20 juillet 1957 à Oujda, El Hassan Tazi est le plus jeune d’une fratrie de onze enfants. En 1985, il décroche un diplôme de médecine générale à la faculté de médecine de Montpellier, avant d’y entreprendre une spécialité en chirurgie plastique et esthétique.

Le couple Tazi, marié en 1995, a eu quatre fils : l’aîné Hamza, également diplômé de médecine, Mossaab, chargé de la gestion administrative des affaires familiales, Rihane, mort subitement à l’âge de 21 ans en 2020, et Mohamed.

Après avoir pratiqué dans un cabinet, puis ouvert sa première clinique « Achifaa » à Casablanca, El Hassan Tazi crée Tazi Holding en 2016. C’est son fils cadet Mossaab qui en est aujourd’hui le directeur général adjoint.

Le groupe familial est composé de 4 cliniques et de 5 filiales : les cliniques « Achifaa », « Anoual », « Maghreb » et « Tazi », un centre d’oncologie, un centre de spa et d’esthétique, un laboratoire d’analyses médicales et « Hayat Santé », une application de transport médical. Selon le site internet du groupe, Tazi Holding emploierait pas moins de 580 employés.

Chirurgien influenceur

Le docteur El Hassan Tazi est suivi par près de 3 millions d’abonnés sur Facebook et quasiment 300 000 sur Instagram. Certaines de ses interventions chirurgicales sont diffusées en direct et suivies par près de 5 millions de spectateurs.

Via sa présence en ligne, il cultive une image de chirurgien 2.0, à l’audience aussi étendue que diverse. Contacté sur internet par des malades ou des victimes d’agression, El Hassan Tazi avait l’habitude de voler à leur secours, soit pour les prendre en charge, soit pour organiser des appels aux dons.

Le contraste entre les charges retenues et son engagement caritatif n’a pas manqué de provoquer la stupeur de la bonne société casablancaise

Le 4 avril, il annonçait sur ses réseaux le « succès » d’une opération de reconstruction faciale pour un enfant attaqué par un chien. La veille, le chirurgien mettait en avant l’organisation d’une vaste opération pour « la circoncision de 90 enfants déshérités ».

Le contraste entre les charges retenues contre El Hassan Tazi et son engagement caritatif affiché en ligne n’a donc pas manqué de provoquer la stupeur au sein de la bonne société casablancaise. Le chirurgien et son épouse ont régulièrement affiché leur attachement à l’influente confrérie soufie qadiriya boutchichiya.

Dans une interview intimiste tournée en 2019 dans la résidence secondaire du couple, à Bouskoura, leurs liens privilégiés avec le Cheikh Hamza al-Qadiri al-Boutchichi étaient d’ailleurs mis en avant. Le grand maître soufi mort en 2017 aurait même joué un rôle majeur dans leur mariage.