Économie

Cameroun : rencontre avec Kate Fotso, puissante femme d’affaires et de réseaux

À la tête de Telcar, leader camerounais dans la commercialisation de fèves de cacao, la dirigeante possède une fortune qui était estimée en 2016 à 150 milliards de F CFA. Pour JA, elle a accepté de lever un pan du voile qui recouvre son univers.

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Mis à jour le 13 avril 2022 à 22:53

Kate Kanyi Tometi Fotso n’aime pas faire de confidences, mais le monde de ses affaires parle pour elle. © Bruno LEVY pour JA

Situés à Bonabéri, au cœur de la zone industrielle de Douala, les bureaux de Telcar Cocoa Ltd sont aussi sobres et discrets que la maîtresse des lieux. Dès l’accueil, la personnalité de cette femme impériale se fait sentir – non sans subtilité. Aux visiteurs qui s’annoncent en français, les vigiles répondent en anglais.

Une manière de rappeler d’où vient Kate Kanyi-Tometi épouse Fotso, anglophone du Sud-Ouest, dans ce pays où la locution de l’une ou l’autre des deux langues officielles est un objet de représentation identitaire. L’anglais est donc de rigueur dans ces bureaux coquets où le blanc et le bois dominent, et où se diffuse un délicat parfum de cacao artificiellement entretenu pour que nul n’oublie la raison d’être de Telcar Cocoa Ltd, l’entreprise qui a fait d’elle la femme la plus riche du Cameroun.

Je ne parlerai pas de moi. Je ne donne pas d’interview. Vous êtes libre d’écrire votre article mais je ne vous y aiderai pas

À peine installés dans son immense bureau garni de sculptures et de tableaux, elle nous prévient sans attendre : « Je ne parlerai pas de moi. Je ne donne pas d’interview. Je n’ai jamais voulu me placer sous les projecteurs. Vous êtes libre d’écrire votre article mais je ne vous y aiderai pas. » Elle refuse même de nous dire dans quel pays elle a effectué ses études supérieures et se lance alors dans un long réquisitoire contre l’émigration des jeunes en Europe ou ailleurs. Selon elle, les biographies citant de prestigieuses universités européennes ou américaines contribuent à inciter les jeunes au départ.

Secrète et bien entourée

À la vérité, Kate Fotso n’est pas que discrète. Elle est secrète. Mais si elle est réticente à faire des confidences, son univers parle pour elle. Une porte s’ouvre sur la silhouette svelte d’une jeune femme en tenue décontractée. Elle est entrée comme chez elle, sans frapper, et murmure à l’oreille de la patronne de Telcar Cocoa Ltd avant de s’éclipser. C’est son unique fille et proche collaboratrice, Itaka, la quarantaine, membre du premier cercle de la reine camerounaise de l’agrobusiness. Elle seconde sa mère même si, en même temps, elle développe une entreprise spécialisée dans l’événementiel.

Itaka a épousé l’avocat Paul Jing, 56 ans, fondateur de Jing & Partners, l’un des plus gros cabinets d’affaires du pays. Diplômé en droit des affaires de Harvard après un passage à l’université de Yaoundé et à la Nigerian Law School de Lagos, le gendre de Kate Fotso est aussi l’un de ses conseils. Son cabinet collabore notamment avec Dian Wang et Erica Jiang, du cabinet Allen & Overy, pour conseiller la Banque de Chine sur le financement de la centrale hydroélectrique de Song Dong, dans le centre du Cameroun. Cette dernière affichera une capacité de 270 MW, pour un coût de 637 millions de dollars (environ 600 millions d’euros).

Parmi les proches de Kate Fotso, on cite également Hope Sona Ebai, un ancien directeur général de l’Office national du cacao et du café (ONCC) dont elle fut la collaboratrice. Ce haut fonctionnaire – presque un mentor –  a été nommé en 2021 président du conseil d’administration de la Cameroon Development Corporation (CDC), la plus grosse agro-industrie du pays, deuxième employeur après l’État.

Selon la légende, qui circule depuis les années 1990, c’est lui qui a initié la jeune femme au négoce des matières premières. Ils ne se sont plus jamais quittés. D’ailleurs, « Kate » lui a renvoyé l’ascenseur en formant à son tour le fils de son ami, Hope Sona Ebai Jr, sémillant directeur adjoint chargé du développement durable chez Telcar Cocoa Ltd.

L’autre nom connu de ses intimes est Joseph Dion Ngute, le Premier ministre camerounais, un cousin qui lui est très proche. Tous les deux sont natifs de cette région au relief volcanique, où on se lève tôt pour travailler dans les plantations de cacao et de café. Mais alors que cette zone constituait depuis au moins deux décennies le principal bassin de production du cacao au Cameroun, elle a perdu son leadership en 2018 au profit de la région Centre. Cela s’explique en partie par la crise anglophone qui a provoqué une diminution brutale de la commercialisation du cacao en provenance du Sud-Ouest.

Redoutable en affaires

Un homme de sa vie manque, cependant : André Fotso, son époux, ex-président du Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam) décédé en août 2016 à Paris. « C’est une femme ancrée dans son époque, qui a profondément aimé son époux, et une mère et grand-mère attentionnée, mais qui est aussi redoutable en affaires », dit d’elle une dirigeante d’entreprise à Douala.

En 1997, elle fonde son entreprise, met le bleu de chauffe et descend au contact des producteurs

Après son passage à l’ONCC, Kate Fotso travaille pendant cinq ans pour le négociant américain Cargill avant d’en démissionner pour se mettre à son propre compte. En 1997, la jeune femme fonde son entreprise, met le bleu de chauffe et descend au contact des producteurs, dans un univers presque exclusivement masculin et construit pour les hommes.

Dotée d’une détermination propre à ceux qui voient loin et d’un sens poussé de la négociation, elle parvient à fédérer plus de 20 000 producteurs et à faire certifier le cacao camerounais. Elle créé également Coop Academy pour pousser les planteurs à améliorer la qualité de leur produit. Elle lance aussi une société de logistique, Bridge Logistique, spécialisée dans le transport de la production. Son entreprise gère un parc à containers au port de Douala.

Dans le registre des projets, Telcar planifie la construction d’une usine de transformation de fèves de cacao à Kribi prévue pour être opérationnelle à moyen terme. C’est un investissement stratégique car, elle en est convaincue, l’avenir se trouve dans la transformation locale des matières premières. En effet, selon les données du Cirad, les entreprises exportatrices de fèves connaissent un taux de profit net de 5 %, qui passe à 12 % quand il s’agit de fèves certifiées. Quant aux opérateurs qui transforment des fèves en masse de cacao exporté vers l’Europe, ils réalisent un taux de profit net de 30 %.

Assise sur une montagne de cash

Sitôt ses premiers succès engrangés, Cargill mise sur le potentiel de la jeune entreprise et s’invite dans le capital de Telcar pour en acquérir 49 %. Depuis plus de dix ans, le négociant est le leader camerounais de l’exportation de fèves de cacao. Lors de la saison 2020-2021, il a effectué des achats de 67 835 tonnes (22,1 % des volumes globaux), devant le singapourien Olam (19,94 % des achats).

Et voilà la jeune Camerounaise née à Buéa, au pied du mont Cameroun, assise sur une montagne de cash. Son influence dans le monde camerounais des affaires s’étend à plusieurs domaines. Présidente du conseil d’administration d’Ecobank Cameroun, elle siège en même temps à celui du Port autonome de Kribi et de bien d’autres encore. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des femmes d’affaires les plus riches d’Afrique francophone. En 2016, le magazine Forbes Afrique avait estimé ses avoirs à quelque 150 milliards de FCFA (environ 229 millions d’euros).

Elle se montre sensible aux questions de genre, mais pas question pour elle de rechercher la parité au détriment de l’efficacité

Bien entendu, elle se garde de confirmer ou d’infirmer ces estimations. Elle tient son goût du secret de son compagnonnage avec les Cargill. Les photos accrochées sur les murs de son bureau en témoignent, la femme d’affaires est devenue une intime de la puissante famille de négociants américains qui a créé l’entreprise non cotée en bourse en 1865 mais qui a attendu plus d’un siècle, en 1978, avant de publier, pour la première fois, des informations la concernant.

Quoi qu’il en soit, Telcar Cocoa Ltd compte aujourd’hui 600 employés, dont une cinquantaine de femmes. La fondatrice, qui se montre sensible aux questions de genre, est fière d’annoncer que quatre des douze directeurs de la société sont des femmes. Mais il est hors de question pour elle de rechercher la parité au détriment de l’efficacité. Ce serait contrevenir à l’intégrité morale dont elle dit que c’est sa valeur la plus importante.