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Exclusif JA – Tech 2022 : les 50 champions d’un secteur en pleine expansion

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Économie

Cassava Technologies : pourquoi Strive Masiyiwa réorganise ses activités

Fibre optique, datacenters, cybersécurité… Le milliardaire zimbabwéen Strive Masiyiwa a créé un holding pour coiffer l’ensemble de ses activités, à l’exception de celles d’Econet. Jeune Afrique a rencontré Hardy Pemhiwa, son directeur général.

Mis à jour le 1 juillet 2022 à 11:28

Hardy Pemhiwa est le directeur général de Cassava Technologies, holding regroupant l’ensemble des activités de Strive Masiyiwa à l’exception de celles d’Econet. © Cassava Technologies

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Exclusif JA – Tech 2022 : les 50 champions d’un secteur en pleine expansion

Difficile de mettre l’entrepreneur Strive Masiyiwa dans une case. Depuis trois décennies, il n’a cessé de faire évoluer ses entreprises pour accompagner la transformation technologique du continent. Après avoir brisé le monopole de l’État zimbabwéen dans le secteur télécom au début des années 1990, il a investi l’univers du mobile money, tenté une incursion dans celui des contenus, et a bâti l’un des plus importants gestionnaires de fibre optique du continent.

Un réseau de plus de 100 000 kilomètres, auquel il a connecté ses propres datacenters. En parallèle, l’entrepreneur a intégré des services de cybersécurité, construit une plateforme digitale dédiée aux services financiers et veut maintenant connecter 100 millions d’Africains à un wifi nouvelle génération.

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Pour donner plus de lisibilité à ces développements tous azimuts, Strive Masiyiwa, a revu l’an dernier l’organisation de son groupe en séparant ses activités télécom regroupées au sein d’Econet Wireless (Burundi, Lesotho, Botswana, Zimbabwe) et ses autres entreprises, placées désormais au sein du holding Cassava Technologies. Sur les neufs premiers mois de 2021, cette dernière a généré un chiffre d’affaires d’environ 800 millions dollars. Pour Jeune Afrique, son directeur général, Hardy Pemhiwa revient sur les fondements de cette nouvelle approche très inspirée de la Chine.

Jeune Afrique : Pourquoi Strive Masiyiwa a-t-il voulu réorganiser ses entreprises autour du holding Cassava Technologies ?

Hardy Pemhiwa : Nous avons pris conscience que le continent ne parviendrait pas à réaliser sa transformation numérique en misant tout sur les télécommunications. Nous avons donc décidé de réunir nos activités d’infrastructure numérique et de services numériques en les séparant de nos activités de télécommunications (Econet Wireless). Notre vision reste celle d’un avenir connecté où aucun Africain ne sera laissé de côté. Pour y parvenir, nous comptons nous appuyer sur le réseau de fibre optique que nous avons bâti ces vingt dernières années et sur nos data centers (nous en avons actuellement neuf sur le continent). À cela s’ajoute, l’expertise acquise en matière d’énergies renouvelables pour faire face aux défis du continent.

Sur la plupart de nos marchés, le volume des données passant par nos réseaux a triplé

Ces trois éléments nous permettent de nous positionner sur le champ des services numériques, y compris la cybersécurité. L’idée est avant tout de nous concentrer sur une connectivité du dernier kilomètre en associant la technologie FSO développée par Google (Free Space Optic : la lumière transporte dans l’air des données codées) et notre réseau très haut débit en fibre optique. C’est la possibilité de construire le réseau wifi qui permettra au continent de réduire le coût de l’accès à internet et d’accélérer ainsi sa transformation numérique.

Le Covid-19 a-t-il accéléré cette transition numérique ? 

Le Covid-19 a en effet favorisé ce grand bond en avant. Pour vous donner une idée, sur la plupart de nos marchés, le volume des données passant par nos réseaux a triplé. Dans certains cas, il a même été multiplié par cinq.

Quand l’idée de restructurer vos activités est-elle née ? 

Nous avons commencé à l’envisager il y a plus d’un an, en examinant notre stratégie et la trajectoire qu’empruntait le continent. Notre réflexion de départ portrait sur la meilleure façon de tirer parti de notre plateforme numérique. L’Afrique n’a jamais vraiment eu d’entreprise technologique présente à l’échelle continentale et nous pensons que c’est ce qui lui manque pour répondre aux besoins d’une population jeune en pleine croissance, de millions de petites et moyennes entreprises. Cela répond aussi à l’intérêt naissant des géants du numérique.

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Est-ce que Cassava pourrait être racheté par des intérêts non africains comme on le voit pour certaines start-up ?

Nous sommes la seule entreprise technologique véritablement panafricaine. Et nous sommes très fiers de ce que nous avons construit ces deux dernières décennies. Nous sommes donc moins sous pression que ces start-up que vous évoquez. Nous avons investi plus de 2 milliards de dollars pour bâtir l’écosystème de Cassava Technologies. Notre réseau très haut débit en fibre optique s’étend sur plus de 100 000 kilomètres. Du Cap au Caire, de Port-Soudan à Lagos, de Dar es-Salaam à Moanda, sur la côte ouest de la RDC, 300 villes et communes sont couvertes. On peut donc dire que nous avons terminé le « gros œuvre ».

Par conséquent, nous ne regardons que les offres de partenaires comme IFC (la Société financière internationale qui a apporté 90 millions de dollars en novembre) ou DFC (l’institution financière américaine a annoncé investir 300 millions de dollars pour le développement des data centers de Cassava fin 2020), consistant à dire : « Votre présence s’appuie sur neuf data centers, or nous avons cru comprendre que vous avez l’ambition d’étendre cette présence à 10 autres villes en Afrique ; pouvons-nous vous proposer un partenariat ? » Et les organismes avec lesquels nous avons choisi de travailler ont une vision à long terme.

Créer des contenus pour stimuler la demande de données, est-ce cela qui vous a poussé à essayer de percer dans la télévision payante, tentative à laquelle vous avez depuis renoncé ? 

Effectivement. La production et la consommation de contenus locaux représente toujours une opportunité en plein développement. À l’origine, notre bifurcation vers les médias a été plus classique, mais avec Sasai notre super app (« super application ») nous avons créé un WeChat africain (plateforme chinoise qui regroupe plus d’1 milliard d’utilisateurs), en rassemblant un service de paiements et de contenus sur une même plateforme, ce qui permet de valoriser et de monétiser la créativité de l’Afrique, tout en favorisant la consommation de données. Sur une journée, nous accueillons 4 000 à 5 000 vidéos générées par des utilisateurs, de Kinshasa à Lagos.

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Cela fonctionne un peu comme YouTube ?

Tout à fait. Si vous allez dans l’application Sasai, vous aurez presque l’impression d’être sur un YouTube pour l’Afrique. L’idée est de rediriger la production et l’accès sur des contenus locaux. Mais contrairement à ce que nous avons essayé de faire auparavant, l’accent est mis sur les contenus générés par les utilisateurs. Nous travaillons aussi avec YouTube sur l’application Sasai ; on peut accéder à YouTube par le biais de cette super app.

Soutenir la transformation économique des agriculteurs est une manière de pérenniser nos activités

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cette super app ?

Il y a quatre ans, en regardant de près la domination d’Alipay et de WeChat sur le marché chinois des paiements, nous avons eu l’idée de créer Sasai. L’un de ses atouts est d’être en accès ouvert, reliée aujourd’hui à 46 banques et à tous les réseaux mobiles. Nous ne nous considérons pas comme des concurrents des réseaux mobiles, ni comme des concurrents des banques nécessairement. Nous sommes des intégrateurs et des facilitateurs de flux financiers sur ces différents supports.

Pour accélérer la transition numérique en Chine, Alipay a aidé des villages entiers à revoir leur mode de production agricole. C’est un exemple que vous pourriez suivre ?

Tout à fait. Notre objectif est de résoudre les problèmes quotidiens des Africains. En matière de technologies agricoles, nous venons de terminer une étude de faisabilité au Togo, où nous avons mis en lien des agriculteurs et des propriétaires de milliers de tracteurs. En quelques clics, on peut les louer et suivre leur livraison. Soutenir la transformation économique de ces paysans est une manière de pérenniser nos activités. Si ces personnes deviennent plus autonomes financièrement, elles consommeront davantage nos services.