Politique

Guinée : qui est Alphonse Charles Wright, l’énigmatique procureur qui a défié le colonel Balla Samoura ?

Suspendu le 29 mars pour « faute disciplinaire », à la suite de son différend avec Balla Samoura, membre influent de la junte au pouvoir, le magistrat a depuis repris du service. Jeune Afrique lève le voile sur cet électron libre.

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Mis à jour le 11 avril 2022 à 17:52

Le procureur général Alphonse Charles Wright. © Mediaguinée.com

Le 6 avril, Alphonse Charles Wright a retrouvé son bureau et son véhicule de fonction. Le procureur de la République près la cour d’appel de Conakry se déplace désormais avec un dispositif sécuritaire renforcé. Son 4×4 est escorté par deux Toyota d’une dizaine de policiers armés. S’il est devenu médiatique en 2021, lorsqu’il a acquitté Oumar Sylla, alias Foniké Mengué, condamné à trois ans de prison après s’être opposé au troisième mandat d’Alpha Condé, un certain mystère entoure ce magistrat considéré comme un électron libre. Selon nos informations, cet homme de 39 ans est né à Boké, mais il est originaire de l’île de Fotoba située sur l’archipel de Loos, une ancienne colonie du Royaume-Uni, d’où la consonance britannique de son nom, Wright.

Le choix de Doumbouya

Cet ancien élève du lycée 2 août de Donka, à Conakry, est issu de la troisième promotion (2015) du Centre de formation judiciaire, qu’il a intégré après avoir obtenu sa maîtrise en droit privé à l’Université Général Lansana Conté. « J’ai fait sa connaissance lorsqu’il était juge d’instruction à Macenta, son premier poste, témoigne l’ancien ministre de la Justice Cheick Sako. Mais il avait d’importants problèmes relationnels avec le juge de paix, alors je l’ai muté au tribunal de première instance de Kankan puis, en 2018, à Kaloum avec deux autres de ses promotionnaires dont Mohamed Diawara, président de l’association des magistrats de Guinée. Je n’ai pas été déçu, il a fait du bon travail. »

Alphonse Charles Wright est en poste auprès du tribunal de Dixinn, lorsqu’il tient tête au régime déchu en acquittant Foniké Mengué, ce qui lui vaut d’être de nouveau muté, cette fois à Dubréka, à 50 kilomètres de la capitale. Puis, Mamadi Doumbouya le remet en selle en le propulsant, le 29 décembre dernier, procureur général. Sa nomination ne bénéficie pas, comme le veut la loi, de l’avis favorable de certains membres du Conseil supérieur de la magistrature, dont celui du ministre de la Justice d’alors. Si au ministère, on fait valoir son manque d’expérience, il a aussi la réputation d’être courageux, impulsif et de ne pas se soumettre à l’autorité. Et, à son nouveau poste, cet habitué des sorties médiatiques impose vite son style.

Escalade médiatique

Ses accrochages publics, fin mars, avec le colonel Balla Samoura, haut commandant de la gendarmerie nationale et directeur de la justice militaire, furent de trop. Alphonse Charles Wright, qui l’avait accusé à plusieurs reprises de s’immiscer dans les affaires judiciaires, ne répondait plus à ses appels. De son côté, Balla Samoura, qui est aussi un membre influent du Comité national du rassemblement pour le développement, se considérait au contraire comme étant « le premier officier de police judiciaire de la gendarmerie. »

Plusieurs tentatives de médiation n’ont pas réussi à aplanir leurs différends. Convoqué à la présidence le 28 mars, Samoura aurait traité, selon plusieurs sources, Wright de « gamin ». Leur querelle a atteint son paroxysme après l’arrestation, ordonnée par le gendarme, de l’ex-ministre des Affaires étrangères Ibrahima Khalil Kaba et du médecin personnel d’Alpha Condé, M’Bemba Kaba. Les deux hommes se répondent par médias interposés. Dans l’après-midi du 29 mars, le ministre de la Justice Alain Moriba Koné annonce la suspension de Wright pour « faute disciplinaire. » Et, dans la soirée, Balla Samoura est lui aussi sanctionné pour « non-respect des consignes relatives à la prise de parole publique. »

« La suspension de Alphonse Charles Wright n’est nullement liée au colonel Balla Samoura, mais plutôt à ses perpétuelles prises de paroles publiques sans en référer au cabinet », dit à Jeune Afrique un cadre de la Justice. Ainsi, à titre d’exemple, le procureur général avait également annoncé, sans concertation avec les ministères concernés, l’ouverture d’une information judiciaire contre les hommes d’affaires guinéo-libanais Ali Saadi et Ibrahim Taher, accusés par les États-Unis de financer le Hezbollah. Enfin, il n’aurait pas donné suite à plusieurs demandes de Moriba Alain Koné, lui enjoignant d’intervenir dans plusieurs procédures judiciaires.

Expulsé manu militari de son bureau qu’il a depuis regagné, Alphonse Charles Wright s’est muré dans le silence. Le Conseil supérieur de la magistrature doit encore statuer sur son sort.