Politique

Cameroun : prison express pour Bapès Bapès

Louis Bapès Bapès à sa sortie de la prison centrale de Kondengui. © Equinoxe TV

Vingt-quatre heures. C'est le temps passé par Louis Bapès Bapès, ministre des Enseignements secondaires, derrière les barreaux avant de reprendre son travail comme si de rien n'était. Couac judiciaire ou revirement politique ?

L’image est désormais gravée dans les rétines. Celle d’un homme malingre au visage buriné et aux cheveux grisonnants, effectuant les formalités de levée d’écrou de la prison Kondengui. Louis Bapès Bapès, le ministre des Enseignements secondaires, vient de passer la nuit du 31 mars au 1er avril dans une cellule, avant d’être libéré sur ordre venu "d’en haut", comprendre du président du Cameroun, Paul Biya.

Suprême humiliation, des caméras de télévision immortalisent l’événement, qui fera l’ouverture des journaux du soir. Il est la dernière victime en date de l’opération Épervier, une vaste campagne judiciaire de lutte anticorruption, lancée en 2006 sous la pression des bailleurs de fonds internationaux.­ Fait inédit : le ministre a été placé en détention préventive sans avoir été démis de ses fonctions.

Le 1er avril, sitôt libéré, il se rend à son bureau. Comme si de rien n’était. Le 6 avril, Bapès Bapès prononce même, crânement, un discours sur les vertus du sport devant plus d’un millier d’élèves venus de tout le pays participer aux Jeux nationaux scolaires. On s’attend à le voir hurler à l’abus de pouvoir, dénoncer une justice arbitraire. Il n’en est rien. Pas question non plus de démissionner pour rétablir son honneur bafoué, ni même de répondre à une interview proposée par un journaliste qui lui tend son micro.

Peu de personnes imaginent que les juges de l’opération Épervier aient pu attaquer un membre du gouvernement sans en informer le garde des Sceaux et le chef de l’État.

Sans doute ce haut responsable n’a-t-il pas pris la pleine mesure de ce que cette affaire révèle du régime de Yaoundé et des moeurs politiques en cours… Soupçonné de détournement de fonds, "le ministre avait refusé à deux reprises de se rendre chez la juge d’instruction du tribunal criminel spécial qui l’avait convoqué", confie un avocat proche du dossier.

Selon Issa Tchiroma, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, la magistrate "n’a obéi qu’à sa conscience pour prendre sa décision et a agi en connaissance de cause".

Même son de cloche chez son collègue, Laurent Esso, le garde des Sceaux. Répondant aux questions des députés à l’Assemblée nationale, ce dernier a tenté de mettre fin à la polémique en assurant que la juge avait agi en toute indépendance. Cet argumentaire n’a pas convaincu grand-monde.

Peu de personnes imaginent que les juges de l’opération Épervier aient pu attaquer un membre du gouvernement sans en informer le garde des Sceaux et le chef de l’État. "C’est inimaginable, estime notre avocat. Le dossier est remonté à la présidence, qui a prescrit une accélération de la procédure." Un geste probablement lié à la perspective d’un remaniement ministériel donné comme imminent depuis plusieurs mois.

Une impitoyable guerre des clans en coulisse

Pourquoi cette incarcération suivie d’une remise en liberté à peine vingt-quatre heures plus tard ? Peut-être l’ordre présidentiel, vague et donné oralement, a-t-il été mal interprété ? À moins que tout cela ne relève d’une impitoyable guerre des clans qui se déroule en coulisses. "C’est un processus de déstabilisation orchestré par des personnalités qui gravitent dans l’entourage du président, estime Thierry Michel Atangana, l’homme d’affaires libéré en mars après dix-sept ans d’incarcération au Cameroun. C’est par le même engrenage politico-judiciaire que j’ai été retenu au fond d’un cachot pendant si longtemps." Atangana avait dû attendre que le directeur de cabinet civil de Paul Biya se déplace en personne à la prison pour le faire sortir de sa cellule. Dans le cas de Bapès Bapès, on sait que Paul Biya a exigé sa libération immédiate peu avant de s’envoler, le 1er avril, pour le sommet Union européenne-Afrique de Bruxelles.

Il y a quelques années, c’est Catherine Abena, numéro deux du ministère des Enseignements secondaires et collaboratrice de Bapès Bapès, qui avait été poursuivie. Sans qu’il soit possible de dire si les deux affaires sont liées.

Limogée du gouvernement en juillet 2009, Catherine Abena est arrêtée et emprisonnée en janvier 2010 pour un détournement présumé de 250 millions de F CFA. Elle clame son innocence et dit avoir été piégée. Peine perdue. La machine est enclenchée. Désespérée, elle entreprend une grève de la faim qui durera sept mois. Hospitalisée sous bonne garde, elle est libérée le 4 février 2011. Son affaire n’est, pour autant, pas réglée par les tribunaux.

Malade et sans revenus, Catherine Abena est décédée à 59 ans, le 19 mars dernier. "Ma famille est en colère, mais nous n’avons rien à voir avec les ennuis judiciaires de M. Bapès Bapès", balaie Nicolas Abena, frère de Catherine et journaliste à Paris.

Le malaise est perceptible. Depuis la tenue des élections sénatoriales et législatives d’avril et septembre 2013, le gouvernement travaille peu, tétanisé par la peur de commettre une bourde, épuisé par l’incertitude d’un changement d’équipe. Le président, lui, prend son temps. Rien ne presse pour ce tacticien à l’agenda secret, qui joue avec les nerfs de la classe politique.

Pour les membres du gouvernement, leur limogeage sonne souvent le début de la descente aux enfers. En février 2006, Alphonse Siyam Siwé, ministre de l’Énergie et polytechnicien bon teint, passé par la direction du Port autonome de Douala, devient l’une des premières victimes de l’opération Épervier.

Il ne rentre pas chez lui après son renvoi. Le temps de transmettre ses dossiers à son successeur, il est conduit par des gendarmes devant un juge et écroué le soir même avant d’être condamné à trente ans de prison. Funeste destin, qui hante ses anciens collègues toujours aux affaires. Ils vivent avec la peur de passer des ors de la République aux fers de la détention.

Thierry Michel Atangana a passé dix-sept ans dans une cellule du secrétariat d’État à la Défense.
© Vincent Fournier pour J.A.

Une rumeur évoque l’incarcération de André Mama Fouda

À la suite de Bapès Bapès, on annonce d’autres arrestations dans les prochains jours. Le téléphone d’André Mama Fouda, le ministre de la Santé, n’a pas arrêté de sonner. Une rumeur évoquait son incarcération. Il a dû rassurer ses amis et ses proches : "Je n’ai pas été arrêté. Je suis à mon bureau."

Marafa Hamidou Yaya, ancien ministre de l’Administration territoriale actuellement détenu au secrétariat d’État à la Défense (SED), demande, lui, que toute la lumière soit faite sur l’assassinat, le 26 janvier 2014, de Christiane Soppo, son ancienne assistante. Une liste est parvenue à Jeune Afrique, avec des noms de ministres dont l’arrestation serait imminente. Le document annonce un coup de filet au sein de la compagnie aérienne Camair-Co et du fournisseur d’électricité AES-Sonel… En attendant le décret qui fait et défait les carrières, c’est toute la classe politique qui est déjà frappée de discrédit. Au profit de qui ?

>> Lire aussi : Marafa et Inoni, plus dure est la chute…

Justice à la carte

La justice a été clémente avec Louis Bapès Bapès, arrêté et aussitôt libéré. L’embarras suscité par cette affaire a sans doute expliqué cette soudaine rapidité à traiter le dossier, alors que l’institution judiciaire n’est d’ordinaire pas réputée pour sa célérité. Marafa Hamidou Yaya a lui aussi battu un record. Arrêté le 12 avril 2012, cet ancien ministre, candidat déclaré à la prochaine présidentielle, a été jugé et condamné en seulement cinq mois. La Justice, en revanche, a été plus lente pour l’ancien Premier ministre Ephraïm Inoni. Il a attendu octobre 2013 pour savoir qu’il passerait vingt ans en prison. Polycarpe Abah Abah, ancien ministre des Finances, incarcéré depuis 2008, attend lui encore son verdict. L’avocate Lydienne Yen Eyoum croupit, elle, en prison depuis quatre ans. Preuve de l’implication du pouvoir exécutif dans son affaire, une note de 2009 du secrétaire général de la présidence de l’époque (et actuel garde des Sceaux) autorisant le ministre de la Justice à faire déférer l’avocate.

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