Politique

Mali, Guinée, Burkina Faso : face aux militaires, le désarroi des politiques

Depuis les coups d’État, les partis et leurs leaders sont confrontés à l’inflexibilité des militaires. Entre mobilisation discrète et critiques frontales, ont-ils encore leur mot à dire ?

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Mis à jour le 14 avril 2022 à 11:27

Manifestation de soutien au colonel Assimi Goïta, chef de la junte malienne, à Bamako, le 8 septembre 2020. © AP/SIPA

À ses proches, Assimi Goïta, le président de la transition au Mali, ne l’a jamais caché. Il connaît peu, voire pas du tout son Premier ministre, Choguel Kokalla Maïga. Il lui aurait préféré le profil d’un homme de dossier, capable de le représenter en toutes circonstances, comme Abdoulaye Diop, son ministre des Affaires étrangères.

Mais au soir du 24 mai 2021, quand la junte convoque en catimini les cadres du Mouvement du 5 Juin- Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), à Kati, pour leur proposer la primature, le choix est hautement stratégique. La transition vient de basculer et les militaires le savent : c’est auprès du peuple qu’ils trouveront leur salut.

Pari gagnant

Dès la première phase de la transition, conduite par le président Bah N’Daw et son Premier ministre Moctar Ouane, les esprits s’échauffent parmi les cadres du M5-RFP. Ils estiment que la transition leur a été volée, à eux qui, pourtant, ont battu le pavé jusqu’à ouvrir la voie du renversement d’Ibrahim Boubacar Keita (IBK) par les militaires.

À Bamako, le volubile M5-RFP avait même demandé la dissolution du Conseil national de transition (CNT). Onze mois après qu’elle s’est emparée de Koulouba, le pari est gagnant pour la junte. En choisissant un Premier ministre au sein du Mouvement, l’armée espère faire taire la rue et profiter d’un regain de légitimité populaire face à la méfiance de la communauté internationale.

L’arrivée de Choguel Maïga à la primature a permis de faire basculer l’Union pour la république (URD) de Soumaïla Cissé – l’un des partis les plus populaires au Mali – dans les rangs de la junte. Avec deux ministres au gouvernement, dont l’un au stratégique ministère de la Refondation, les caciques de l’URD, qui ont longtemps combattu le régime d’IBK, affichent sans sourciller leur soutien aux militaires. Et iront assister aux dernières assises nationales de décembre 2021, boudées par le reste des partis politiques.

Désenchantement à Bamako

Les partis traditionnels qui ont longtemps gouverné le pays, comme le Rassemblement pour le Mali (RPM) et l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ) sont aux abois. En plus de souffrir d’un déficit de leadership, ils se font discrets sur la scène politique, de crainte de subir les foudres du pouvoir.

Avec la junte, si tu ne dis pas ‘À bas la France ! Vive Choguel’, tu es considéré comme un ennemi

Le pluralisme se retrouve de plus en plus menacé. Tandis que les partis “pro-junte” occupent l’espace médiatique, les formations traditionnelles luttent en coulisse pour leur survie. Car jouer le rôle d’opposition peut exposer à des arrestations. « Avec la junte, si tu ne dis pas ‘À bas la France ! Vive Choguel’, tu es considéré comme un ennemi », déplore le cadre d’un parti.

Cette stratégie fait émerger certaines figures de la société civile comme Adama Diarra, alias Ben le Cerveau, l’activiste pro-Kremlin. « Sous la junte, de nouvelles figures se sont emparées du pouvoir. La notoriété de Ben Le Cerveau a explosé, bien plus que celle de tout homme politique, car il bénéficie des moyens de l’État », souligne un observateur malien.

Si à Bamako il a fallu attendre la deuxième phase de transition pour que l’opposition soit mise au ban de la scène politique, à Conakry comme à Ouagadougou, le désenchantement est arrivé encore plus tôt qu’au sein du gotha malien.

Mise à l’écart à Conakry

Au lendemain du coup d’État du 5 septembre 2021 qui a fait chuter Alpha Condé, le nouveau maître de Conakry, Mamadi Doumbouya, avait profité de l’euphorie générale et de sa notoriété naissante pour fixer rapidement un rendez-vous avec les leaders politiques. Il avait convié l’ensemble « des forces vives de la nation » pour une semaine de consultations.

Ils étaient tous là : des représentants du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG, l’ex-parti présidentiel) – qui faisaient profil bas -, aux principaux responsables de l’opposition à Alpha Condé, quant à eux ravis de répondre aux questions de la presse et de donner leur avis sur les militaires.

Un avis largement favorable et enthousiaste. Tous croyaient en cette nécessité de refonte de la transition, et tous voulaient en être. « Il faut accompagner les militaires pour réussir cette transition », affirmait à l’époque Sidya Touré, le président de l’Union des forces républicaines (UFR).

L’idylle fut de courte durée. Six mois après le coup, à Conakry, les politiques dénoncent à l’unisson une gestion opaque du pouvoir par Mamadi Doumbouya. « Certaines personnalités sont trop influentes dans l’entourage du chef de l’État », critique un membre éminent de la classe politique, qui dénonce l’existence de « canaux informels » de discussion.

Doumbouya est-il mal conseillé ? Le camp présidentiel se défend de tout agenda caché. « Nous voulons présenter un projet de transition rationnel et défendable, mais nous nous laissons la responsabilité de la planification », balaie un proche de Mamadi Doumbouya.

Alors quand, le 22 mars dernier, le président de la transition guinéenne ouvre des assises nationales à travers le pays, une soixantaine de formations politiques qui n’adhèrent guère à la gestion actuelle du pouvoir boudent l’évènement. Pour elles, ces consultations ne sont qu’une diversion de plus de Doumbouya pour se maintenir au pouvoir. Elles interpellent alors publiquement les dirigeants, leur demandant à être plus impliqués dans la transition, et appelant à la nomination d’un facilitateur de la Cedeao.

Profil bas à Ouaga

Du côté de Ouagadougou, où le colonel Paul-Henri Sandaogo Damida imprime à peine ses marques, la classe politique, qui s’attendait à tout sauf au putsch du 24 janvier 2022, se fait discrète. Sous-représentés au sein de l’Assemblée législative de la transition (avec seulement huit représentants) et quasiment absents du gouvernement, les partis politiques préfèrent se restructurer hors des arcanes du pouvoir.

Nous avons l’impression que les politiques ne sont pas les bienvenus dans cette transition

« Comment les partis peuvent-ils avoir si peu de représentants alors qu’ils sont plusieurs dizaines ? Nous avons l’impression que les politiques ne sont pas les bienvenus dans cette transition », regrette Boubacar Sannou, le premier vice-président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Le numéro deux du parti de Blaise Compaoré se dit prêt à accompagner la transition… du moment que la junte les consulte.

Pelleteuses et maisons sous scellés

Au-delà des tractations politiques, en Guinée comme au Mali, les militaires sont accusés d’user de procédures judiciaires et économiques pour éliminer leurs adversaires politiques.

À Conakry, au nom de la lutte contre l’impunité, la justice ne chôme pas depuis l’arrivée au pouvoir de Doumbouya. De nombreux anciens dignitaires du régime déchu comme Tibou Kamara, l’homme qui murmurait à l’oreille de Condé, ont été convoqués.

Le 6 avril, c’est l’ancien Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana, désormais chef intérimaire de l’ancien parti présidentiel, et le très stratégique ministre de la Défense de Condé, Mohamed Diané, qui se retrouvaient derrière les barreaux après deux heures d’audition. Aly Touré, le procureur spécial de la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief) affirme détenir des « indices sérieux de détournements de deniers publics, enrichissement illicite, blanchiment d’argent, corruption et complicité » contre ces anciens ministres. Leurs avocats dénoncent une procédure « politique » et « expéditive ».

En Guinée, en février, le régime militaire a sommé Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG (à g.), et Sidya Touré, président de l’UFR (d.), d’évacuer leurs résidences respectives à Conakry. © ISSOUF SANOGO/AFP

En Guinée, en février, le régime militaire a sommé Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG (à g.), et Sidya Touré, président de l’UFR (d.), d’évacuer leurs résidences respectives à Conakry. © ISSOUF SANOGO/AFP

Une épée de Damoclès pèse également sur les leaders politiques de l’ancienne opposition, menacés par une vaste campagne de récupération des biens de l’État, engagée par les nouvelles autoritaires militaires début février. Ni Cellou Dalein Diallo, le président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), ni Sidya Touré n’ont réussi à arrêter les pelleteuses de l’État, qui ont réduit en poussière les villas qu’ils occupaient depuis plus d’une vingtaine d’années.

Le 8 avril, Mamadi Doumbouya posait la première pierre d’une école publique de 18 classes sur les ruines de l’ancien domicile du chef de l’UFDG. Circulez, y’a rien à voir.

À Ouagadougou, Paul-Henri Damiba, qui a dans le collimateur les prédateurs de deniers publics, donne carte blanche à l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de la lutte contre la corruption (ASCE-LC). Une importante opération d’audit des sociétés publiques est lancée. En parallèle, l’ASCE cible les propriétaires d’immeubles à Ouaga 2000, le quartier huppé situé dans le sud de la capitale, fait apposer des scellés sur les maisons et somme les éventuels propriétaires de s’expliquer. À défaut, elle menace de les expulser.

Quand la contradiction est considérée comme une menace pour la junte, mieux vaut se taire

Au Mali voisin, la lutte contre l’impunité a pris un tournant dramatique avec le décès de Soumeylou Boubèye Maïga, survenu le 21 mars. Incarcéré en août 2021 à la maison d’arrêt centrale de Bamako, il avait été hospitalisé d’urgence en décembre dernier à la clinique Pasteur, dans la capitale malienne. Face à la dégradation de son état de santé, ses proches et un collège de médecins avaient personnellement demandé à Goïta d’ordonner son évacuation. En vain. Indignés par le sort qui a été réservé à l’ancien patron de la Sécurité d’État, une partie de l’opinion publique qualifie sa disparition d’ »assassinat politique ».

Les colonels pourront-ils survivre sans les partis politiques traditionnels ? En Guinée, certains commencent à en douter. « Une transition n’est pas là pour ‘réussir’ ou ‘échouer’. Il est dangereux de faire croire aux militaires qu’ils peuvent gouverner », estime un proche d’Alpha Condé.

Au Mali, certains politiques préfèrent quant à eux se mettre en retrait, comme le regrette le cadre d’un des principaux partis : « Quand la contradiction est considérée comme une menace pour la junte, mieux vaut se taire. »