Politique

Immigration : l’Ukraine, la guerre et moi

Si le conflit entre Russes et Ukrainiens s’étendait, où fuiraient les Européens ? Au vu du sort réservé à certains Africains tentant de fuir Kiev, que le continent devienne terre d’asile serait assez cocasse.

Mis à jour le 12 avril 2022 à 15:43
Fawzia Zouari

Par Fawzia Zouari

Des réfugiés ukrainiens arrivant en train à Przemysl, le 3 avril, en Pologne. © REUTERS/Hannah McKay

Ces jours-ci, pendant que la guerre fait rage entre l’Ukraine et la Russie, mon fils et moi-même passons notre temps à imaginer des scénarios de sauvetage au cas où le conflit s’étendrait à toute l’Europe. En tant que Parisiens, nous pensons que l’ennemi ne pourra pas gagner la capitale française par voie terrestre. Il choisira les bombardements aériens. Des missiles nucléaires surtout, nouveauté du XXIe siècle au rayon des armes destructives.

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Nous avons calculé les dégâts qui nous atteindraient si la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe venaient à être touchés. Auparavant, nous avions bien sûr envisagé la pire catastrophe, la bombe rayerait toute la France de la carte. Puis nous nous sommes résolus à ne pas franchir les frontières de l’imaginable. La folie humaine a des limites. Enfin, nous l’espérons.

Une Afrique de paix

Alors, nous nous sommes dit, mon fils et moi, que le mieux serait de partir dès que le danger deviendrait réel. Où ? En Tunisie, pardi ! C’est là que mon garçon s’est rendu compte qu’il devait hâter ses démarches pour obtenir un passeport tunisien qui, jusque-là, lui semblait de peu d’intérêt. – Bien fait ! Ai-je ri jaune. Voilà ce que c’est que de mépriser le pays de ta mère, en passe de sauver ta peau !

Bon, on a imaginé aisément une Tunisie calme et sécurisée et, au-delà, une Afrique de paix. Une Afrique de paix ? Oui, monsieur. Les rébellions, les révolutions du jasmin et de l’ortie, les coups d’État m’ont paru soudain dérisoires par rapport aux tueries à l’occidentale. Mon fils a commenté, cynique : « C’est parce que la guerre a été votre pain quotidien qu’elle ne vous touche plus. Comme dit votre proverbe local, “vous êtes pareils au derrière d’une vieille, insensible aux pincements”. »

Je me suis retenue de lui retirer ma bénédiction maternelle. J’ai murmuré, philosophe : « Il y a quelque chose sur notre continent que la folie des hommes épargnera toujours. » Il s’est marré.

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Mais alors, comment partir en Tunisie ? Si le ciel est confisqué, on prendra la mer. Sauf que les bateaux risquent d’être pleins à craquer. En plus, nous aurons la surprise de voir embarquer, outre les nôtres encombrés de malles jusqu’au plafond, des Blancs de toutes les catégories sociales, propres sur eux, avec crème et valises qui ferment. Je parie qu’il y aura même des Italiens qui auront rejoint les ports français pour s’entasser avec nous à destination des îles tunisiennes proches de Lampedusa. Si cela se trouve, je serai obligée de filer quelques adresses de passeurs à mes anciens hôtes européens aux abois.

Les Polonais ou les Ukrainiens qui ont refusé aux étudiants africains et arabes le droit de fuir, je les refoulerai

Quand nous arriverons, il fera si doux et si bon, ça chantera et ça dansera à tous les coins de rue – de toute façon, ça chante et ça danse sur le continent même pendant les enterrements ! On apprendra que de plus en plus de réfugiés occidentaux demandent l’asile chez nous. On instaurera des bureaux d’accueil, des tentes, des centres de tri – selon la compétence ou la capacité d’assimilation. Il se peut aussi qu’on choisisse entre ceux qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas. Par exemple, les Polonais ou les Ukrainiens qui ont refusé aux étudiants africains et arabes le droit de fuir, je les refoulerai. Idem pour toute la saga de Zemmour, Le Pen, Victor Orban et autres racistes qui ne nous ont jamais calculés. Aux personnes du Proche- et du Moyen-Orient qui se prévaudront soudain de partager avec nous le sang arabe, on répliquera que nous sommes redevenus berbères et africains !

Scénario biblique

Chaque fois que j’imagine la fin du monde à cause de cette guerre, je n’arrive pas à y inclure l’Afrique. À mon avis, c’est le même scénario biblique qui va se répéter, bien qu’un peu différemment : l’arche de Noé n’est pas derrière nous, elle est devant, et elle sauvera une seule espèce, celle des Africains, parce que le monde les a conçus en premier et les prévoit en dernier.

Égoïste et chauvine, moi ? Peut-être, mais on ne perd rien à s’accrocher à quelques branches d’illusion en temps d’extrêmes tempêtes.