Économie

Les réseaux d’influence de Mohamed Ould Noueigued, première fortune de Mauritanie

Homme d’affaires emblématique de l’ère Maaouiya Ould Taya, le PDG de la Banque nationale de Mauritanie a su faire prospérer l’empire familial. Politique, business… De Nouakchott à Paris, il s’appuie sur des liens noués de longue date.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 18 avril 2022 à 19:09

Les réseaux de Mohamed Ould Noueigued, le patron de la Banque nationale de Mauritanie (Groupe AON). © Montage JA

Mohamed Ould Noueigued, 58 ans, est l’héritier d’une des grandes familles de Mauritanie. Ce discret homme d’affaires originaire d’Atar a pris la succession de son père, Abdallahi Ould Noueigued, après le décès de celui-ci en 2013. Il est aujourd’hui à la tête du holding AON, premier employeur du secteur privé, actif dans de nombreux secteurs (BTP, pêche, agroalimentaire, hydrocarbures, banque…). Le groupe, qui est le premier propriétaire immobilier du pays, ainsi que le premier importateur de produits de première nécessité (riz, thé, sucre…), est également le seul actionnaire mauritanien de l’opérateur Mauritel et l’actionnaire d’une chaîne de télévision, Chinguetti TV.

Il est, entre autres, implanté en Guinée (Mohamed Ould Noueigued, propriétaire de la Banque nationale de Guinée, fut très proche d’Alpha Condé), en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger. Il prospecte en Algérie et au Maroc. La dynastie Noueigued a prospéré lorsque Maaouiya Ould Taya était au pouvoir (1984-2005). Au-delà de la proximité tribale smasside, elle a notamment bénéficié, comme d’autres, de marchés avantageux. Mais elle avait fait fortune bien avant.

Abdallahi Ould Noueigued s’est en effet lancé dans le commerce dès les années 1950, en créant sa société ainsi qu’un important réseau de boutiques, en parallèle de ses activités de transport et d’import de denrées alimentaires. Une lutte d’influence l’oppose alors à une autre figure smasside de l’entrepreneuriat mauritanien, Mohamed Abdallahi Ould Abdellahi (groupe MAOA). Il n’empêche que pour le clan Noueigued, les affaires se diversifient de plus en plus : en 1989, la Banque nationale de Mauritanie (BNM) naît de la fusion de deux établissements, la Banque internationale pour la Mauritanie (BIMA) et la Société mauritanienne de banque (SMB), qui auraient été acquis pour un ouguiya symbolique – ce que les intéressés démentent formellement. Dans le même temps, Mohamed Ould Noueigued prend du galon au sein du groupe familial.

Après la chute de Taya, en 2005, le groupe ne pâtit pas de l’arrivée au pouvoir du président de la transition Ely Ould Mohamed Vall (2005-2007), puis de Sidi Ould Cheikh Abdallahi (2007-2008). Si ce n’est pas le cas de tous les hommes d’affaires en Mauritanie, Mohamed Ould Noueigued a maintenu, voire renforcé son influence au gré des pouvoirs successifs. La confrontation est en revanche frontale avec Mohamed Ould Abdelaziz lorsque celui prend la tête du pays en 2008 à la faveur d’un coup d’État.

L’année suivante, le chef d’entreprise soutient en effet Ahmed Ould Daddah, l’une des principales figures du Front national pour la défense de la démocratie (FNDD), lors de l’élection présidentielle. En décembre 2009, il est par ailleurs incarcéré avec deux autres hommes d’affaires emblématiques de l’ère Taya, Chérif Ould Abdallahi et Abdou Maham. Soupçonnés d’avoir largement profité d’un compte frauduleux logé à la Banque centrale, ils sont libérés moins d’un mois plus tard grâce à la médiation de l’influent imam Mohamed El Hacen Ould Dedew.

Durant la décennie que « Aziz » passera à la tête du pays, les deux hommes n’entretiendront pas ouvertement de relations conflictuelles. Mais en privé, ils ne s’apprécient guère. Le patron d’AON a pu compter, entre autres, sur la Première dame d’alors, Tekber Mint Melainine Ould Ahmed, qui n’est autre que sa cousine, pour défendre ses intérêts. Ses affaires, toujours plus florissantes, n’ont donc jamais été touchées et cela se perpétue avec l’actuel président Mohamed Ould Ghazouani, même s’il n’appartient pas non plus à son premier cercle.

Chez les Noueigued, les affaires se gèrent avant tout en famille. Mohamed Ould Noueigued a repris les rênes du groupe avec son frère, Mohamed Lemine Ould Noueigued. Cet homme décrit comme très sérieux est la cheville ouvrière d’AON, dont il est le directeur général. Il gère essentiellement l’import-export et le trading de matières premières. Le PDG s’appuie également sur son beau-frère, Mohamed Lalah, directeur exécutif du holding et directeur général du département de la pêche. Ce dernier veille également au développement des affaires du groupe.

Ancien directeur exécutif du groupe AON, Mohamed El Hamed reste enfin son principal conseiller et son véritable bras droit. Cet homme discret, qui a étudié à Paris et séjourne d’ailleurs régulièrement en France, gère également les relations extérieures d’AON. Dans un pays peu bancarisé, il a contribué à développer les activités de la BNM, qui compte désormais 40 000 comptes. Il est très lié, tout comme Mohamed Ould Noueigued, à l’ancien ministre français des Finances Michel Sapin, chez qui il dîne lors de ses passages à Paris.

Mohamed Ould Noueigued est proche d’Ahmed Ould Sidi Baba, personnalité certes retirée de la vie politique, mais toujours influente.  Considéré comme le chef traditionnel de la tribu smasside, ce dernier fut d’abord très lié à Abdallahi Ould Noueigued. Ancien ministre des présidents Moktar Ould Daddah et Sidi Ould Cheikh Abdallahi, il occupa également le poste de président du conseil économique et social. Il est issu d’une famille du nord de la Mauritanie, historiquement proche du Maroc. Son frère, Dey Ould Sidi Baba a occupé de nombreuses fonctions à Rabat (ministre, président du Parlement…).

C’est après la chute de Maaouiya Ould Taya, en 2005, que Mohamed Ould Noueigued s’est impliqué pour la première fois en politique. L’ancien président a soutenu la candidature de l’ex-gouverneur de la Banque centrale Zeine Ould Zeidane à la présidentielle de 2007. Le « groupe smasside » s’est mobilisé autour de lui et a organisé sa campagne. Ce dernier arrivera finalement troisième au scrutin, mais il sera nommé Premier ministre par le président élu, Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Brouillés, les deux hommes ont depuis pris leurs distances. En mars 2012, Ould Zeidane, qui a par ailleurs officié à l’antenne de la Banque mondiale à Nouakchott, a été nommé haut conseiller du Fonds monétaire international (FMI).

Le gâteau mauritanien est trop petit pour que de puissants hommes d’affaires à l’appétit insatiable ne puissent s’entendre. S’il n’est pas proche de Mohamed Ould Bouamatou, longtemps considéré comme son ennemi juré, Mohamed Ould Noueigued a toutefois noué avec le patron du groupe BSA une alliance de circonstance. En 2021, il a d’abord appuyé la candidature – malheureuse – de Leïla Bouamatou, fille de ce dernier et patronne de la Générale de banque de Mauritanie (GBM), à la tête de la fédération mauritanienne des institutions financières.

Puis, cette même année, Ould Bouamatou a soutenu en coulisses Ould Noueigued dans la course à la présidence de l’Union nationale du patronat mauritanien (UNPM). Contacté par Jeune Afrique, l’un de ses collaborateurs dément que ce dernier ait été en compétition. « Tous deux se sont livrés à une lutte d’influence souterraine, confirme toutefois un proche du président. Mohamed Ould Noueigued a tenté d’obtenir le soutien du chef de l’État, mais il lui a répondu qu’il ne s’implique pas dans les affaires du patronat. » C’est finalement le candidat sortant, Mohamed Zeine El Abidine Ould Cheikh Ahmed, historiquement soutenu par Mohamed Ould Abdelaziz, qui a été réélu en décembre.

L’homme d’affaires est par ailleurs proche de Aïssata Lam, la présidente et fondatrice de la Jeune chambre de commerce de Mauritanie, dont les bureaux sont logés à la BNM. Elle est également à la tête de l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM) et de l’incubateur d’entreprises iLab. En 2019, cette femme d’affaires diplômée de l’université américaine Harvard, a été choisie par le président français Emmanuel Macron pour faire partie d’un conseil consultatif sur l’égalité hommes-femmes.

En dehors de Nouakchott, le patron d’AON est lié à Abdeslam Ahizoun, le président du directoire de Maroc Télécom, dont l’opérateur Mauritel est une filiale depuis 2011.

L’ancien ministre français des Finances est le président d’honneur du club Partenariat public privé (PPP) Mauritanie, créé en 2016 et dirigé par Mohamed Ould Noueigued. Les deux hommes se sont rencontrés par l’intermédiaire de Mohamed El Hamed. Reconverti comme avocat au sein du cabinet Franklin, Michel Sapin a obtenu en 2021 auprès de la présidence mauritanienne un contrat portant sur la renégociation de la dette. C’est Ousmane Kane, l’actuel ministre de l’Économie qu’il connaît de longue date, qui l’a introduit auprès de Mohamed Ould Ghazouani.

Michel Sapin est un vieil ami de la Mauritanie, qu’il considère comme son second pays. Il s’y rend presque chaque année, parfois même en famille pour le nouvel an. Le socialiste français a longtemps logé chez le parlementaire Mohamed Ould Seyid Ould Guelaye, aujourd’hui décédé.

Il y a séjourné pour la première fois en 1986, à la faveur d’un jumelage entre Argenton-sur-Creuse (Centre-Val de Loire), dont il était alors le jeune député, et le village de Tokomadji (Gorgol). Devenu maire de cette commune française, il a contribué à approfondir cette coopération. Connu pour son attachement à la Mauritanie, il a été sollicité par Jacques Chirac pour l’accompagner lors de sa visite officielle à Nouakchott, en 1997.

En 2019, c’est l’ancien ministre qui avait organisé le déplacement en Afrique de François Hollande, à Conakry, Bamako et bien sûr, Nouakchott. À cette occasion, les deux hommes avaient rejoint Mohamed Ould Noueigued autour d’un thé près d’Atar, le fief familial – Aïssata Lam était d’ailleurs présente. Le patron d’AON avait mis son jet à la disposition de l’ex-président et de Michel Sapin.