Culture

1-54 : chez Christie’s, l’art contemporain africain expose sa diversité

La seconde édition parisienne de la foire d’art africain contemporain 1-54 se tient chez Christie’s jusqu’au 10 avril. Un panorama intime de la création actuelle à travers de nombreux portraits aux subtiles dimensions politiques.

Mis à jour le 8 avril 2022 à 09:36

Mous Lamrabat, Warning ! (2021). © Loft art gallery

Pour la seconde fois, et après avoir dû annuler son édition de Marrakech en raison de la fermeture des frontières marocaines, la foire d’art contemporain africain 1-54 fait escale à Paris, dans les locaux de la maison de ventes aux enchères Christie’s (7-10 avril, 9 avenue Matignon, VIIIème arrondissement). Pendant quatre jours, 23 galeries exposent ainsi une cinquantaine d’artistes africains ou issus de la diaspora africaine, à quelques mètres des Champs-Élysées et au moment même où se tient un autre salon consacré à l’art contemporain : Art Paris (7-10 avril, Grand Palais Éphémère, 130 galeries).

De Seydou Keïta à Prince Gyasi

Dans les couloirs de Christie’s, la variété est au rendez-vous, offrant aux visiteurs (et aux collectionneurs…) un large panorama de la création sur le continent, grand écart entre œuvres patrimoniales et œuvres résolument contemporaines. En matière de photographie, par exemple, il est possible de voir, à quelques stands de distance, des tirages en noir et blanc du malien Seydou Keïta décédé en 2001 (Galerie Nathalie Obadia) et des images éclatantes de couleurs du ghanéen de 26 ans Prince Gyasi (Nil Gallery).

Des portraits, nombreux, font appel au registre de l’intime sans pour autant occulter les questions politiques

La création contemporaine domine néanmoins largement et l’on remarquera que, dans la multitude des travaux présentés, le portrait réaliste s’impose souvent. Au cours de sa déambulation, le visiteur de la foire ne pourra éviter de croiser le regard frontal, fier, dense d’hommes et de femmes anonymes mais porteurs d’histoire(s) et de discours politiques immortalisés par les artistes.

Mémoire collective

Adegboyega Adesina, Eiffel Tower in Sight, 2021. © TheBreeder

Adegboyega Adesina, Eiffel Tower in Sight, 2021. © TheBreeder

Si le Camerounais Justin Ebanda (Galerie Carole Kvasnevski) présente des silhouettes noires dépourvues de traits et tournées vers le visiteur, c’est à la fois pour tendre vers l’universel et pour mettre en évidence le palimpseste de signes qui constituent l’arrière-plan de ses toiles. Réalisées à partir de photos d’origine coloniale, ses peintures reprennent et mélangent des symboles africains anciens, des motifs issus du wax et des signes inventés, interrogeant la mémoire collective et la question de la transmission.

Ses personnages sans yeux ni nez ni bouches sont perdus dans une forêt de signes qu’ils ne savent peut-être pas toujours interpréter : « Mes œuvres sont des récits fictionnels qui questionnent les modes et les moyens de transmission de la mémoire collective, ainsi que la valorisation et la vulgarisation du patrimoine culturel originel africain ».

Des silhouettes africaines aux traits effacées et évoluant dans un monde de signes, on en retrouve dans le travail de l’Ivoirien Sess Essoh (LouiSimone Guirandou Gallery) ou de l’angolaise Ana Silva (Magnin-A), mais sur l’ensemble de la foire, ce sont les portraits réels qui dominent. Ainsi les très graphiques et très colorées photographies du Marocain Mous Lamrabat (Loftartgallery) nous placent face à des personnages souvent masqués et confrontés eux aussi à une forêt de signes : les sigles et les codes de la publicité. Il s’agit pour l’artiste de « dénoncer la société de consommation, en mêlant luxe ostentatoire et contrefaçon au gré de références culturelles marocaines ».

 

Plus politique encore, le travail toujours troublant du Sud-Africain Kendell Geers (Didier Claes) qui « utilise son expérience personnelle en tant qu’Africain blanc pour répondre à des interrogations autour de l’histoire, la culture et l’identité. » Son autoportrait Vanitas (FuckFace) XVI (impression lenticulaire) montre son visage couvert par les lettres du mot « FUCK », visage qui selon l’angle où on le regarde se métamorphose en crâne. Une œuvre forte, dérangeante, inspirée par un drame advenu durant l’apartheid : un homme abattu, de dos, d’une balle dans la tête…

Couleurs de peau

D’autres portraits, nombreux, font appel au registre de l’intime sans pour autant occulter les questions politiques. Ainsi la galerie grecque The Breeder offre ses murs aux portraits réalistes des Nigérians Ocheja Johnson, Adesina Adegboyega et Victor Kenechukwu, qui frappent notamment par leur travail subtil sur la couleur de peau. Leur dimension politique est plus diffuse : Johnson peint avec ses doigts, laissant dans la peinture des traces de ses empreintes digitales qui peuvent rappeler les pratiques traditionnelles de scarifications, Kenechukwu peint cheveux et visages en blanc de titane, référence au nzu, la craie de calebasse utilisée à des fins médicinales en Afrique de l’Ouest…

Au sein de la galerie Afikaris, les « hommes fleurs » du Marocain Omar Mahfoudi traduisent une certaine conscience écologique : « Omar Mahfoudi propose une série de portraits floraux et mélancoliques. Du papier, se dégage un appel de la nature. Un appel à revenir à l’origine du monde, à repenser l’univers face à son instabilité. »

Traces d’empreintes digitales qui peuvent rappeler les pratiques traditionnelles de scarifications

Non loin, le Nigerian Matthew Eguavoen propose des portraits « entre gravure de mode et peinture sociale ». « Les personnages mis en scène ne sont désormais plus des icônes intouchables créées pour répondre à un fantasme de perfection, écrivent les galeristes. Au contraire, plongés dans un décor domestique, ils sont comme nous, ils témoignent ainsi de leur passé et de leur présent, nous interrogeant frontalement quant à leur futur. »

C’est bien l’impression qui ressort de cette édition d’1-54, la sensation d’avoir rencontré des hommes et des femmes qui nous interrogent : qui êtes-vous ? que faites-vous ? où allez-vous ?