Politique

Libye : népotisme, racket, condamnations à mort… Le « système » Haftar

Après l’échec de son offensive militaire contre le Gouvernement d’union nationale (GUN) en 2020, Khalifa Haftar est parvenu à maintenir son emprise sur une grande partie du pays. Notamment en réduisant au silence les voix discordantes. Jeune Afrique a rencontré des témoins et victimes en exil. 

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Mis à jour le 7 avril 2022 à 15:37

Khalifa Haftar, à Benghazi, le 24 décembre 2020. Libyan military commander Khalifa Haftar looks on during Independence Day celebrations in Benghazi, Libya December 24, 2020 © REUTERS/Esam Omran Al-Fetori

Dans les territoires contrôlés par les forces de Khalifa Haftar, « tous ceux qui s’expriment ou émettent des critiques sont assassinés ou kidnappés, des dizaines d’activistes ont disparu », dénonce Ali Alaspli, directeur de Libyan Crimes Watch, une ONG basée au Royaume-Uni. Dernière victime connue en date : Mansour Atti, le responsable du Croissant-Rouge à Ajdabiya, au sud de Benghazi.

Le jeune homme a croupi dix mois dans une prison secrète. La sécurité intérieure n’aurait pas apprécié qu’il mobilise la société civile pour garantir la transparence de l’élections présidentielle prévue le 24 décembre dernier. Le 2 avril, plus de trois mois après l’annulation du scrutin, il a finalement été relâché.

La députée Siham Sergiwa, qui s’était opposée à l’offensive de Haftar contre Tripoli, n’est elle toujours pas réapparue depuis son enlèvement en juillet 2019. Ses proches pensent qu’elle a connu le même sort que Hanane al-Barassi, une célèbre militante des droits des femmes qui avait dénoncé la corruption du clan Haftar.

Quelques semaines après le cessez-le-feu d’octobre 2020, Hanane al-Barassi avait été abattue en plein jour dans l’une des rues les plus commerçantes de Benghazi. Depuis, « les seules personnes qui ont été emprisonnées en lien avec l’affaire sont ses enfants », pointent les experts des Nations unies dans leur rapport de mars 2022.

Torture et procès militaires

Au sein de sa coalition militaire qu’ont ralliée d’ex-cadres du régime Kadhafi, le maréchal ne tolère pas plus la contradiction. Plusieurs anciens gradés qui ont fui vers l’Ouest ont été torturés et ont subi des sévices sexuelles, selon une équipe d’Amnesty International qui les a rencontrés en février 2022.

« Ils racontent avoir été kidnappés et détenus jusqu’à ce qu’ils acceptent de dire “Haftar est mon maître”, simplement parce qu’ils avaient exprimé un désaccord avec Aguila Saleh [le chef du Parlement basé à Tobrouk, allié politique de Haftar] ou dénoncé le niveau atteint par la corruption », témoigne Hussein Baoumi, spécialiste de la Libye pour l’ONG.

Sur le papier, les institutions libyennes ne sont plus divisées en deux depuis la création d’un nouveau Gouvernement d’union nationale (GUN) il y a un an. Basé à Tripoli, il a été approuvé par la Chambre des représentants de Tobrouk, à l’Est, le 10 mars 2021. Mais dans les faits, les forces armées de Haftar ont conservé le contrôle de l’appareil sécuritaire dans les territoires qu’elles occupent, c’est-à-dire dans la Cyrénaïque (Est) et une partie du sud du pays.

À la différence de l’Ouest, où une myriade de milices concurrentes se partagent le gâteau sécuritaire, Khalifa Haftar a assis son pouvoir sur un système pyramidal, inspiré du régime militaire égyptien.

Depuis 2018, les tribunaux militaires ont prononcé au moins 210 peines de mort

Il a choisi l’un de ses plus proches confidents, Aoun el-Ferjani, l’ex-responsable des services de Kadhafi, pour diriger l’autorité de contrôle chargée de la police et des prisons militaires. Deux de ses fils, Saddam et Khaled Haftar, commandent les deux principales brigades des Forces armées arabes libyennes (FAAL), aux côtés d’autres membres de sa famille élargie, promus généraux.

Depuis la fin de l’opération militaire « Dignité » contre les groupes islamistes (2014-2017), les tribunaux militaires de la région ont visiblement servi à recouvrir d’un vernis de légalité la répression. Plusieurs centaines de civils ont été poursuivis et condamnés à l’issue de simulacres de procès, en vertu de la loi de 2017 qui permet de juger les civils pour « terrorisme ». Comprendre : tous ceux qui dévient de la ligne du maréchal.

Un journaliste a ainsi été condamné à 15 ans de prison, une première depuis la révolution de 2011, avant d’être amnistié deux ans et demi plus tard,, en septembre 2021. Depuis 2018, les tribunaux militaires ont prononcé au moins 210 peines de mort.

Mais la politique de la terre brûlée commence à montrer ses limites alors que l’inflation explose et les conditions de vie de Benghazi, la deuxième ville du pays, sont devenues de plus en plus difficiles.

« Les milices de Haftar contrôlent les marchés, multiplient les braquages et rackettent la population sans jamais être inquiétées, au point que d’anciens fervents soutiens changent d’avis. La lutte contre le terrorisme leurs apparaît de plus en plus comme un slogan creux pour permettre à Haftar de se maintenir au pouvoir », raconte un avocat réfugié en Tunisie, qui souhaite rester anonyme de peur qu’il y ait des représailles contre sa famille restée à Benghazi.

Une étude réalisée par l’ONG libyenne Moomken indique que Khalifa Haftar ne recueillait plus, en février 2022, que 10 % d’opinions favorables dans le sud de la Libye et 30 % dans l’Est, autant que son rival, le Premier ministre du GUN, Abdelhamid al-Dabaiba.

Le moindre signe de colère est aussi traqué par les autorités. Dans la petite ville d’Al-Bayda, un internaute a été interpellé après avoir filmé en direct une manifestation réclamant la démission du Parlement et du conseil d’État, le 24 février.

Un autre est incarcéré à Barqa depuis trois mois pour avoir partagé un post Facebook dénonçant la crise des liquidités qui prive les Libyens de leurs salaires versés sur les comptes bancaires. En mars 2022, la sûreté intérieure, appuyée par le commandant d’un bataillon salafiste, Nasser al-Muhalhal al-Ferjani, a arrêté onze citoyens à la suite d’une manifestation dans la ville côtière de Syrte.

Coopération des milices salafistes

Après avoir recruté la milice salafiste madkhalie Al-Tawhid pour combattre opposants et groupes islamistes, Haftar en a intégré les membres dans ses forces de sécurité. Fondue au sein de l’armée, cette milice à l’idéologie ultra-rigoriste a depuis imposé son agenda d’intolérance religieuse. Des livres de littérature étrangère jugés contraires aux valeurs islamiques ont été saisis. Des sorties mixtes d’universitaires ont été empêchées, rapporte un ex-procureur.

« Les salafistes ont infiltré tout l’appareil sécuritaire et sont désormais majoritaires », assure un militant réfugié en Europe, détenu plusieurs mois dans le désert par la faction Sobil Salam, dans le sud-est du pays, et accusé « de changer la religion des Libyens » parce qu’il coopérait avec des organisations internationales.

La situation de la société civile est assez défavorable, à l’Est comme à l’Ouest »

Cette rhétorique bien huilée de l’ère kadhafiste – diabolisant l’Occident et ses « collaborateurs » pour détourner les critiques visant le pouvoir – est resservie à l’envie par l’agence de sûreté intérieure, placée sous le commandement des forces armées. Un militant ciblé décrit « un climat de terreur amplifié par les réseaux sociaux, tous les derniers activistes présents à l’Est se terrent ».

« La situation de la société civile est assez défavorable, à l’Est comme à l’Ouest », résume Elie Abouaoun, directeur du département Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut américain pour la paix. Le chercheur entrevoit cependant une éclaircie à travers l’émergence d’une alliance entre Khalifa Haftar et Fathi Bachagha, l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement basé à Tripoli.

En février dernier, celui qui avait mené la résistance contre l’ultime offensive de Haftar a scellé un accord de gouvernement avec le bras droit de son ex-ennemi, le chef du Parlement Aguila Saleh. Même si l’actuel Premier ministre Abdelhamid al-Dabaiba refuse de céder sa place, « cette nouvelle alliance est positive, car elle permet de dépasser la confrontation Est-Ouest qui dure depuis 10 ans.

Des groupes politiques, des chefs tribaux et de communautés au sein des deux régions ont explicitement apporté leur soutien soit à Bachagha, soit à Dabaiba, hors des clivages régionaux », estime Elie Abouaoun.

Chez les défenseurs des droits humains, cette alliance improbable suscite au contraire la crainte d’une extension de la mainmise autoritaire de Haftar.