Politique

Sénégal : le procès de César Atoute Badiate, une menace pour la paix en Casamance ?

Le leader de l’aile Sud du mouvement indépendantiste MFDC fait partie des personnes jugées à Ziguinchor pour le meurtre de 14 coupeurs de bois, en 2018, dans la forêt de Boffa Bayotte. Sa condamnation pourrait compromettre les négociations engagées avec les rebelles.

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Mis à jour le 7 avril 2022 à 18:06

César Atoute Badiate et son bras droit Rambo. César Atoute Badiate (Sénégal), chef d’état-major de la branche armée du maquis (Attika) du MFDC (Mouvement des forces démocratiques de Casamance) et son bras droit Rambo. © Jessica VIEUX pour JA

Il n’aura pas assisté au réquisitoire du procureur, ce mercredi 6 avril. À la différence des douze autres personnes jugées depuis le 21 mars dernier devant le tribunal de grande instance de Ziguinchor, César Atoute Badiate n’assiste pas au procès de la forêt de Boffa Bayote. Le chef rebelle du Mouvement des forces démocratique de Casamance (MFDC) est quelque part dans le maquis, sans doute à la frontière avec la Guinée-Bissau. C’est là, dans la zone de Cassolol, dans l’extrême-sud du Sénégal, qu’il a établi ses bases en 2006.

C’est aussi dans cette région que 14 coupeurs de bois ont été assassinés, en janvier 2018. Un « acte planifié, mûri et très réfléchi », selon le procureur qui a requis la prison à perpétuité contre le chef rebelle et dix autres personnes. Parmi eux, le journaliste René Capin Bassène, accusé d’avoir orchestré l’assassinat, et Omar Ampoi Bodian, également présenté comme un membre du MFDC.

Exécution sommaire

Les faits remontent à la matinée du 6 janvier 2018. Aux premières lueurs du jours, une vingtaine de coupeurs de bois sont pris à partie par des assaillants armés dans la forêt classée de Boffa Bayotte, située au sud de Ziguinchor. Selon les témoignages des rescapés, plusieurs dizaines d’hommes armées, vêtus d’uniformes, parfois encagoulés, ont réuni les coupeurs de bois dans un coin reculé de la forêt avant d’ouvrir le feu.

L’aile Sud du MFDC a toujours nié avoir eu une quelconque responsabilité dans le massacre

La sauvagerie de l’attaque choque le Sénégal tout entier. La Casamance, en situation de conflit larvé depuis 1982, connaît alors une période d’accalmie relative. Macky Sall décrète deux jours de deuil national et le jour même de la tuerie, 150 parachutistes se lancent dans une vaste opération de ratissage de la zone de Cassolol. « Tout sera mis en œuvre pour rattraper les malfaiteurs, les arrêter et leur administrer les punitions proportionnelles à leurs actes ignobles », déclare le ministre de l’Intérieur de l’époque, Aly Ngouille Ndiaye.

Rapidement, 22 personnes seront arrêtées par les autorités. Seize d’entre elles seront écrouées pour association de malfaiteurs, assassinat, participation à un mouvement insurrectionnel et détention d’armes sans autorisation. Le 28 janvier dernier, douze prévenus parmi les 25 détenus sont finalement libérés.

L’aile Sud du MFDC a toujours nié avoir eu une quelconque responsabilité dans le massacre, qu’elle avait condamné à l’époque. Le mouvement avait aussi pointé du doigt un réseau de coupe clandestine et de vente illicite de bois de teck dans la forêt. Les indépendantistes avaient directement mis en cause plusieurs notables locaux, dont le gouverneur de la région de Ziguinchor, un commandant de la gendarmerie ou encore le procureur de la République basé à Ziguinchor.

« Il se pourrait bien que ces jeunes se soient malheureusement retrouvés face à des trafiquants qui leur ont tiré dessus », estimait à l’époque le ministre de l’Environnement, Haïdar El Ali qui jugeait la thèse crédible. Selon lui, la coupe illicite de bois par les trafiquants pousserait les populations à s’aventurer dans des zones sous contrôlées par des groupes armées.

Négociations

Une condamnation de César Atoute Badiate pourrait-elle mettre un terme aux négociations entamées entre Dakar et le MFDC depuis des années ? Le Sénégal assure que les opérations menées par l’armée sur le terrain ne sont pas de nature à avoir un effet sur les discussions engagées avec les rebelles. Mais la menace d’un mandat d’arrêt international pèse sur le combattant.

La menace d’un mandat d’arrêt international pèse sur César Atoute Badiate

« Tout dépend de ça, plus que de son éventuelle condamnation. Si César Atoute Badiate était effectivement sous le coup d’un mandat d’arrêt, il serait dans l’impossibilité de se déplacer et cela rendrait les échanges compliqués », explique une source au fait des négociations. Le chef rebelle a également pris ses distances avec ses co-accusés du MFDC, plus proches selon cette source des leaders de la diaspora.

D’autant plus que l’armée est engagée depuis le 17 mars dernier dans une importante opération de « sécurisation » de l’aile Nord du MFDC, dirigée par Salif Sadio, le frère ennemi de Badiate. Une opération qui inquiète les combattants du Sud, qui ont fait le choix de « rester sages » face à l’action de l’armée. « Ils observent une trêve au Sud, en espérant que l’État ne va pas se tourner vers eux. Mais l’appétit vient en mangeant : qui dit qu’après le Nord, l’armée ne se redirigera pas vers le sud ?» interroge un membre de la société civile depuis Ziguinchor.