Politique

Mali : la Minusma peut-elle encore faire son travail d’enquête ?

La multiplication des exactions attribuées à l’armée malienne et aux mercenaires de Wagner souligne la difficulté de la tâche qui incombe à la mission onusienne. Et ce d’autant plus qu’elle est tiraillée en interne.

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Mis à jour le 8 avril 2022 à 09:25

Des soldats maliens patrouillent avec la force Takuba près de la frontière du Niger dans le cercle de Dansongo, au Mali, le 23 août 2021. Malian soldiers are pictured during a patrol with soldiers from the new Takuba force near Niger border in Dansongo Circle, Mali August 23, 2021. Picture taken August 23, 2021 © REUTERS/ Paul Lorgerie

Entre 200 et 400 morts. Les chiffres, bien qu’encore imprécis, disent l’ampleur de la tuerie qui a eu lieu à Moura, dans le centre du pays, entre le 27 mars et le 1er avril. Durant ces quelques jours, l’armée malienne – accompagnée des mercenaires de Wagner – y a officiellement mené « une opération d’envergure » contre « des groupes armés terroristes ». Mais de nombreuses sources dénoncent un « massacre » lors duquel des civils, en particulier peuls, ont été indistinctement tués.

Très vite, des voix se sont élevées pour réclamer l’ouverture d’une enquête indépendante afin de faire la lumière sur ce qui s’est passé à Moura. Comme souvent dans ce genre de cas, les regards se sont tournés vers la Minusma, la mission de l’ONU au Mali. Avec plus de  12 000 militaires et 1 500 policiers sur le sol malien, la mission de paix onusienne, mise sur pied en 2013, n’est pas une force offensive, insistent ses représentants. Elle ne peut en aucun cas attaquer, ni empêcher une opération de l’armée malienne – ce qui explique sa non-intervention à Moura, alors qu’elle dispose d’une base à Mopti, à une trentaine de kilomètres seulement.

El Ghassim Wane, source de blocages ?

Parmi ses priorités, la promotion et la protection des droits humains.Mais ces dernières semaines, alors que les accusations d’exactions se multiplient contre les Forces armées maliennes (Fama) et les mercenaires de Wagner, les questions sur l’efficacité de la Minusma en la matière s’accumulent. En cause, selon des sources concordantes, les « blocages » exercés par El Ghassim Wane, le chef de la Minusma, qui empêcherait ou ralentirait la publication des rapports et enquêtes de sa division des droits de l’homme (DH).

« Wane a très peur de perturber sa relation avec la junte, il est donc très prudent sur ce sujet », explique un responsable onusien, qui évoque une « nécessité de survie professionnelle ». En clair, Wane freinerait l’avancée de ces dossiers sensibles pour ne pas se brouiller avec les autorités de transition et ne pas compromettre son avenir.

« Des rapports se sont accumulés. Ils auraient dû – ou pu – sortir, mais cela n’a pas été le cas. Sous Annadif [le prédécesseur de Wane], les rapports sortaient. Pas avec Wane. Il y a un ralentissement des publications », observe une source interne. Laquelle prend toutefois soin de préciser que le contexte malien a « radicalement changé » entre les mandats des deux hommes. El Ghassim Wane n’était en poste que depuis mars 2021 quand, deux mois plus tard, la junte dirigée par Assimi Goïta a mené un second coup d’État et repris les pleins pouvoirs à Bamako. Un changement de contexte politique majeur, auquel la Minusma est obligée de constamment s’adapter.

« Aucune volonté de censure »

Guillaume Ngefa, le directeur de la division des droits de l’homme de la Minusma, dément ces accusations, qu’il qualifie « d’histoires ». « Il n’y a aucune volonté de censure de la part d’El Ghassim Wane, avec lequel j’entretiens par ailleurs d’excellentes relations », assure-t-il. En interne, certains rappellent aussi que les rapports n’ont pas toujours vocation à être rendus publics. « Ce n’est pas parce qu’on fait une enquête qu’on doit forcément la publier », souligne l’une de nos sources.

Le 5 mars, un rapport de la division des droits de l’homme de la Minusma, dévoilé par JA, pointait clairement la responsabilité des Fama et de Wagner dans l’existence d’un charnier découvert dans le village de Dangere-Wotoro. Un document qui n’a toujours pas été publié – même si une source onusienne indique qu’un texte sur les exactions commises contre les civils dans le centre du Mali devrait « sortir dans les semaines à venir ».

Les chefs de mission jouent un rôle plus diplomatique et veulent préserver leurs relations avec les autorités locales

La question de publier, ou non, des rapports sensibles fait souvent l’objet de débats au sein d’opérations onusiennes telles que la Minusma. « C’est un schéma assez classique, décrypte un cadre des Nations unies sur le continent. Les membres des divisions DH sont souvent engagés et veulent accomplir leur travail sans entraves. Les chefs de mission, eux, jouent un rôle plus diplomatique et veulent préserver leurs relations avec les autorités locales. »

Comme le réclamaient plusieurs partenaires internationaux et États-membres tels que la France ou les États-Unis, la Minusma a bien ouvert une enquête sur les événements survenus à Moura. Les investigateurs de la division des droits de l’homme n’ont toutefois pas encore pu se rendre sur place. Cette fois, les conclusions de leur travail devraient être rendues publiques.