Politique

Maroc-Espagne : Pedro Sánchez, chronique d’une inflexion idéologique

Attendu ce 7 avril à Rabat, le chef du gouvernement espagnol avait, contrairement à ses prédécesseurs, toutes les cartes en main pour prendre et assumer sa décision sur le Sahara. Radiographie d’un revirement politique et idéologique.

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Mis à jour le 8 avril 2022 à 18:05

Le roi Mohammed VI avec le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, à Rabat, le 19 novembre 2018. © MAP

« Le nouveau chemin que nous empruntons est celui de la politique du réel », déclarait, mercredi 30 mars, devant le Congrès espagnol, le Premier ministre Pedro Sánchez, appelé à s’exprimer sur ses récentes prises de position sur les deux sujets à l’ordre du jour : la guerre en Ukraine et la question du Sahara occidental.

Sur le second sujet, le chef du gouvernement, attendu avec son ministre des Affaires étrangères ce 7 avril, à Rabat, où il sera reçu par le roi Mohammed VI, tout juste rentré d’un séjour au Gabon, s’est appliqué à défendre son changement de cap récent, en évoquant notamment l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité » pouvant aboutir au règlement d’un conflit vieux de quarante ans.

Durant son grand oral, Pedro Sánchez a également regretté que le contexte international actuel n’ait pas conduit la classe politique espagnole à serrer les rangs. « Que doit-il encore se passer pour que nous agissions ensemble ? », a-t-il déploré, alors qu’au même moment se tenait, en dehors des enceintes du Congrès, une manifestation organisée par des associations en soutien à l’indépendance du Sahara occidental.

Madrid a reconnu, le 18 mars, le plan d’autonomie marocain comme « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend relatif au Sahara occidental », et a fait part de sa volonté de « construire une nouvelle relation fondée sur la transparence et la communication permanente » avec le royaume chérifien. Une décision aussitôt dénoncée par Alger, qui a évoqué une « trahison » et procédé au rappel immédiat de son ambassadeur en Espagne.

Influence américaine

En 2019, le programme du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), la formation du Premier ministre espagnol, privilégiait toujours une solution au conflit du Sahara occidental portée par l’ONU et garantissant le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Dès lors, quels facteurs ont influencé Pedro Sánchez dans ce « virage à 180 degrés », après une crise diplomatique aiguë avec le Maroc qui aura duré près d’un an ?

Pour rappel, en avril 2021, Brahim Ghali, le chef du Polisario et président de la RASD, était allé se faire soigner, en toute discrétion et sous un nom d’emprunt, sur le territoire espagnol, à Logroño.

Son hospitalisation avait déclenché la colère de Rabat et coûté son poste à l’ancienne ministre des Affaires étrangères, Arancha González. C’est manifestement lors de cette période que Pedro Sánchez a pris conscience de la centralité de la relation avec le Maroc et de la capacité du royaume chérifien à actionner tous les leviers possibles, notamment migratoires, pour faire entendre raison à Madrid.

Mais si personne ne conteste le fait que la « realpolitik » a ainsi joué un rôle prépondérant dans son cheminement intellectuel et politique, Pedro Sánchez aurait  aussi cédé aux recommandations américaines.

« L’invasion russe en Ukraine a été décisive. Les États-Unis se saisissent de cette occasion pour appuyer l’idée que le monde revient à une logique de bloc et tentent d’entraîner un maximum de monde derrière eux. Sánchez s’est laissé convaincre de la nécessité de s’aligner sur leur position dans ce dossier », confie un ancien diplomate espagnol. Washington a reconnu, en décembre 2020, la souveraineté marocaine sur le Sahara et réaffirmé, par la voix de son secrétaire d’État, Antony Blinken, son soutien au plan d’autonomie marocain fin mars.

Washington redouterait qu’un Sahara occidental sous contrôle du Polisario, et donc sous influence algérienne, ne se traduise à terme par un projet de construction d’une base russe compte tenu des relations étroites qu’entretiennent Alger et Moscou, et des ambitions de la Russie sur le continent africain.

Déjà-vu

Mais la question des garanties marocaines sur Ceuta et Melilla, les deux présides espagnols revendiqués par le Maroc, a longtemps maintenu ces discussions au point mort. Sans oublier la dépendance espagnole au gaz algérien, qui a pu, un temps, convaincre Madrid de ne pas franchir le cap.

La décision algérienne en septembre 2021 de fermer le gazoduc qui dessert l’Espagne via la Maroc a délié les mains du gouvernement espagnol. Lequel a ensuite trouvé un accord avec Rabat pour inverser le sens du gazoduc et approvisionner le royaume en gaz.

C’était dans ce contexte de début de détente entre les deux voisins qu’a eu lieu la visite de la secrétaire d’État adjointe des États-Unis, Wendy Sherman, venue d’abord plaider à Madrid (du 6 au 8 mars) en faveur de la résolution définitive de la crise.

Lors de son escale à Rabat, les 8 et 9 mars, Wendy Sherman serait ensuite parvenue à convaincre les autorités marocaines d’accéder aux demandes de garanties demandées par l’Espagne. Car Madrid a toujours craint que sa reconnaissance du plan d’autonomie marocain sur le Sahara n’ouvre la porte à des revendications marocaines renouvelées sur les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, ou sur les eaux territoriales des îles Canaries.

Une fois certaines garanties (dont on ignore la teneur exacte) obtenues par Pedro Sánchez – qui n’avaient jusqu’ici jamais été réunies par ses prédécesseurs –, la décision espagnole était officieusement actée et son annonce n’était plus qu’une question de temps.

Pedro Sánchez savait donc que la résolution de la crise hispano-marocaine ne pouvait se traduire que par l’ouverture de trois autres fronts diplomatiques : le premier avec les indépendantistes sahraouis, le deuxième avec l’Algérie et le troisième avec les parlementaires espagnols.

« Giro »

Alors que la totalité de la classe politique espagnole utilise le terme de « giro », qui signifie « virage », pour qualifier la décision de l’exécutif, le principal intéressé et son entourage rejettent ces accusations et nient avoir effectué un quelconque revirement sur le sujet, affirmant avoir adopté la même position que la France et l’Allemagne.

Pedro Sánchez s’est notamment vu reprocher l’absence de concertation avec les formations politiques. D’aucuns ont voulu s’assurer qu’il avait obtenu des contreparties en échange de ce « giro ».

Absence de concertation

Hormis quelques diatribes lancées par des formations indépendantistes basques et catalanes – naturellement sensibles aux revendications du Polisario –, ainsi que celles du parti d’extrême droite Vox, l’essentiel des critiques se sont ainsi concentrées sur le caractère unilatéral de la décision de Pedro Sánchez.

Et si la méthode utilisée a à ce point cristallisé les critiques au point d’occulter le fond du dossier, c’est aussi parce que les discussions qui ont entouré cette initiative ont été menées en coulisses.

La prise de décision n’aurait ainsi impliqué qu’une poignée d’acteurs, dont Pedro Sánchez, son ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares et son homologue marocain Nasser Bourita, ainsi que les souverains Mohammed VI et Felipe VI.

Pedro Sanchez est loin d’en être à son premier revirement politique

Même Podemos, le parti de gauche (qui soutient les thèses du Polisario), pourtant membre de la coalition gouvernementale, n’a pas été consulté. Certaines sources bien informées ont d’ailleurs affirmé que plusieurs ministres auraient appris la nouvelle dans les médias.

Pour le journaliste et observateur de la vie politique espagnole Javier Fernández Arribas, qui dirige la revue Atalayar, Pedro Sánchez est loin d’en être à son premier revirement politique et idéologique. « En pactisant avec Ciudadanos [un parti de centre droit], puis avec Podemos et le parti indépendantiste basque Bildu, Sánchez a montré qu’il était prêt à tout pour se maintenir au pouvoir », affirme le journaliste.

La conjoncture politique espagnole n’est sans doute pas non plus étrangère à la manière dont Pedro Sánchez a conduit les négociations. Les dernières élections régionales du 4 mai 2021 à Madrid, présentées comme un référendum pour ou contre l’action du chef du gouvernement, ont offert une large victoire au Parti populaire (PP) et sanctionné sévèrement le PSOE et Podemos.

« Si des élections générales avaient lieu demain, il est très probable que Sánchez les perdrait. Le PP, qui est la principale force d’opposition, traverse une période de doute et vient tout juste d’élire son nouveau président. En évitant délibérément de le consulter sur la question du Sahara, Sánchez a cherché à le fragiliser et à le marginaliser », poursuit le journaliste.

Omerta

Mais cette absence de commentaire sur le fond de l’affaire tient aussi au relatif consensus entre les gouvernements espagnols successifs depuis plusieurs années. Qu’ils soient issus du PP ou du PSOE, tous conviennent que la proposition marocaine formulée en 2007 sert les intérêts espagnols.

« Depuis des années, tous les gouvernements confondus ont salué, en langage diplomatique, le plan d’autonomie du Maroc. En interne, l’Espagne a toujours reconnu les efforts du Maroc pour mettre fin au différend, mais ne pouvait pas l’exprimer publiquement », poursuit la même source diplomatique.

Il est vrai que des responsables espagnols, comme José Luis Rodriguez Zapatero (PSOE) en 2007, suivi de Mariano Rajoy (PP) en 2012, avaient bien accueilli le plan d’autonomie marocain et progressivement cessé de faire mention du « droit à l’autodétermination du peuple sahraoui ».

Néanmoins, aucun d’entre eux n’était allé jusqu’à reconnaitre le plan marocain comme l’unique base de discussion, qui vaut reconnaissance de fait – sinon de jure – de la souveraineté marocaine sur le Sahara.

En résumé, bien que convaincu que la reconnaissance du plan marocain servait les intérêts espagnols, Madrid ne bénéficiait pas jusqu’ici d’un contexte politique international et régional suffisamment favorable pour oser franchir le cap et en faire la ligne diplomatique officielle.

« S’il avait été au pouvoir, et compte-tenu de la nouvelle donne géopolitique et stratégique, le PP aurait, sans aucun doute, pu prendre la même décision », assure ainsi Javier Fernández Arribas.

Cela n’aura toutefois pas empêché le PP de voter, jeudi 7 avril, la résolution proposée par Podemos et les partis indépendantistes, marquant leur désapprobation du tournant opéré par Pedro Sánchez et « une partie du Gouvernement ».

Adopté à 168 voix favorables contre 118 , ce texte, à la portée symbolique, dénonce une décision prise « dans le dos du Parlement », et réclame une solution négociée dans le cadre de l’ONU.

« Libération de la parole »

Par ailleurs, l’officialisation de la position de Madrid a, semble-t-il, brisé un tabou et libéré la parole de plusieurs anciens cadres diplomatiques espagnols de premier rang, qui multiplient depuis plusieurs jours les déclarations de soutien au Premier ministre, alors qu’ils s’étaient eux-mêmes montrés relativement prudents lorsqu’ils étaient aux affaires.

L’ancien président du gouvernement espagnol Felipe Gonzalez (PSOE, 1982-1996) a déclaré depuis New York que le plan marocain sur le Sahara est « la meilleure solution, la plus sérieuse et la plus réaliste », tout comme José Luis Zapatero, qui a « salué » la décision de Pedro Sánchez.

Même son de cloche du côté de l’ancien ambassadeur d’Espagne au Maroc, Jorge Dezcallar, en fonction de 1997 à 2001, qui a employé un vocabulaire similaire dans une interview au quotidien espagnol La Provincia.

Enfin, l’ancien ministre des Affaires étrangères et actuel Haut-Représentant de l’ONU pour l’Alliance des civilisations, Miguel Angel Moratinos, a qualifié de « bonne nouvelle » la position du gouvernement.

Selon nos informations, ce dernier aurait été consulté à plusieurs reprises par Pedro Sánchez et joué un rôle actif pour le convaincre d’acter la reconnaissance du plan marocain.