Politique

Au Cameroun, le souvenir du 6 avril 1984 n’est plus ce qu’il était

L’exceptionnelle longévité au pouvoir de Paul Biya a décomplexé ses opposants les plus radicaux, qui en appellent à son « chassement ». En Afrique, les partisans des règnes interminables et leurs adversaires soutenant les coups d’État partagent la même vision décomplexée du recours à la violence.

Mis à jour le 6 avril 2022 à 17:12
Georges Dougueli

Par Georges Dougueli

Journaliste spécialisé sur l'Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement de l’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne notamment pour les grands reportages et les coulisses de la politique.

Coup d’État au Cameroun, le 6 avril 1984. © Pascal Maitre pour JA

J’étais très jeune, le 6 avril 1984, mais je n’ai rien oublié de ce jour où la Garde républicaine tenta de renverser Paul Biya à Yaoundé. Deux jours d’intenses combats opposant les unités les mieux entraînées du pays, des semaines de ratissages, d’arrestations, de procès, d’exécutions par fusillade et d’inhumations à la pelleteuse. Un millier de morts et des Camerounais sonnés, écarquillant les yeux devant le paysage dévasté.

Jours furieux

Je connais le sifflement des balles, leur trace rougeoyante dans la nuit. Je connais le hululement des obus et l’attente, insupportable, qui précède l’explosion à l’impact. J’ai éprouvé cette peur qui vous prend aux tripes devant un corps criblé de balles. Je connais l’expression indéfinissable sur le visage des familles de putschistes qui font leur deuil à l’abri des regards. À l’école, j’ai côtoyé leurs enfants qui jamais n’évoquaient leur père disparu, et qui rasaient les murs, comme frappés d’indignité. Je me souviens de leur scolarité peu assidue et de leurs accès de colère à la moindre plaisanterie équivoque. Pour ceux qui, comme moi, ont un jour été témoins ou victimes d’un coup d’État, la seule évocation de ces jours furieux suscite l’effroi.

Une mutinerie est loin de ressembler à une partie de jeu vidéo

Je comprends bien sûr que l’on puisse être tenté de renverser des gouvernements corrompus qui s’imposent à leur peuple par des élections truquées. Sauf qu’une mutinerie est loin de ressembler à une partie de jeu vidéo. Un coup d’État peut faire couler du sang, et pas toujours celui des autres. Il peut aussi ouvrir un cycle d’instabilité politique et de luttes ethno-régionalistes pour le contrôle du pouvoir susceptibles de menacer l’existence même d’un pays.

Pourtant, les coups de force ne font plus peur. Certains se finissent d’ailleurs avec le sourire et des tapes dans le dos, comme celui qui a écarté Robert Mugabe du pouvoir à Harare sans effusion de sang. Même l’Union africaine a balbutié son droit alors que la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance prévoit des sanctions en cas de « changement anticonstitutionnel de gouvernement ». Avant même que les esthètes zimbabwéens n’aient achevé de nous les rendre sympathiques, les putschistes comptaient déjà nombre de partisans décomplexés.

Du virtuel à la réalité

Évoquer le crime politique comme un moyen d’accéder au pouvoir est devenu l’ordinaire du badinage sur smartphone. Sur Facebook, l’écrivain camerounais Patrice Nganang a inventé le concept de « chassement » de Paul Biya, seul moyen – selon lui – de mettre fin à une présidence qui s’impose depuis trente-neuf années déjà et façon, aussi, de faire barrage à l’obstination d’un président qui refuse de dialoguer avec les anglophones, auxquels l’armée livre une guerre meurtrière dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Du virtuel à la réalité, il n’y a qu’un pas que certains éditorialistes gabonais souhaitent franchir en adressant régulièrement des « Lettres aux militaires du Gabon » pour les appeler à renverser Ali Bongo Ondimba. Chasser le chef de l’État en retournant ses militaires contre lui serait donc un moindre mal.  Peut-être que oui. Mais le « tyran » n’est peut-être « grand » que parce que ses opposants sont à genoux, en panne d’idées et de propositions, achetables, parfois même obnubilés par des considérations tribalistes.

Une armée qui prend goût à la politique fera toujours peser une hypothèque sur la démocratie

Au Mali, en Guinée Conakry, au Burkina Faso, les putschistes sont accueillis en libérateurs. Sauf qu’une armée qui prend goût à la politique fera toujours peser une hypothèque sur la démocratie par sa promptitude à sortir des casernes à chaque fois qu’elle le croira nécessaire. La complexité de la situation brouille la frontière entre le bien et le mal, la vérité et le mensonge. Elle interroge la primauté de la légalité sur la légitimité.

S’exprimant en juin 2011 à Addis-Abeba, l’Américaine Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, avait tranché en faveur de la seconde. « Trop de gens en Afrique vivent encore sous la houlette de dirigeants au long cours, d’hommes qui se préoccupent trop de leur longévité et pas assez de l’héritage qu’ils vont laisser à leur pays, avait-elle prévenu. Changez s’il en est encore temps ou vous serez changés. »

Âgé de 79 ans, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, arrivé lui-même au pouvoir après un coup d’État – et que l’on soupçonne de vouloir céder la place à son fils Teodorín – a essuyé dix tentatives d’assassinat en… quarante-deux ans de pouvoir. Chasser un gouvernement se fait rarement sans casse. Comme il est tout aussi traumatisant de subir un « règne » aussi cruel qu’interminable dans un système politique inique présentant les apparences d’une « république ». L’injustice est de naître dans une partie du monde où on n’a le choix qu’entre le pire et le pire.