Politique
Le continent africain, coiffé d’un béret rouge de colonel. © MONTAGE JA.

Cet article est issu du dossier

L’Afrique de l’Ouest des colonels

Voir tout le sommaire
Économie

Mali-Guinée : l’axe Bamako-Conakry boosté par les sanctions de la Cedeao ?

Solidaire d’Assimi Goïta et des autorités de transition maliennes, sous le coup de l’embargo de la Cedeao depuis janvier, la junte guinéenne de Mamadi Doumbouya a gardé ses frontières avec le Mali ouvertes et entend en profiter pour réhabiliter le corridor entre les deux pays.

Réservé aux abonnés
Par - Envoyé spécial à Conakry
Mis à jour le 13 avril 2022 à 17:02

Au port de Conakry, en avril 2022. © Julien Clémençot pour JA

Conakry, le 10 janvier 2022. La déclaration du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) est, comme à l’accoutumée, martiale et solennelle. Trente-cinq militaires, bérets ou calots vissés sur la tête, se tiennent en rang serrés derrière la lieutenante-colonelle Aminata Diallo lorsque celle-ci annonce que la Guinée maintient sa frontière ouverte avec le Mali.

À la tête du pays depuis le renversement d’Alpha Condé en septembre dernier, le CNRD, dirigé par le colonel Mamadi Doumbouya, joue sans hésiter la carte de la solidarité avec son voisin, face à l’embargo décidé par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour sanctionner le projet des colonels maliens de prolonger la transition. Seule la Guinée a donc maintenu ouvertes ses frontières avec le Mali, les treize autres membres de la Cedeao les ont fermées.

« C’est une décision naturelle. Les deux pays sont liés par l’histoire. Cela remonte aux empires. Et personne n’a oublié que le Mali est le seul pays à ne pas avoir fermé sa frontière avec la Guinée durant la crise Ebola », explique l’ancien Premier ministre guinéen Kabiné Komara.

À Conakry, Mamadi Doumbouya sait qu’il sera lui aussi bientôt sous la pression de la Cedeao pour accélérer le calendrier de la transition et la remise du pouvoir aux civils, et qu’il n’est pas dans son intérêt de se couper du soutien de Bamako.

Un début d’application

Des contacts ont été pris immédiatement pour faciliter la circulation des biens et des personnes avec la visite d’une délégation gouvernementale malienne à Conakry dès le 17 janvier. « L’ambition est d’élever nos relations à un niveau de partenariat stratégique durable », déclare alors le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. Dans la foulée, afin de poursuivre les échanges, Amara Camara, le secrétaire général de la présidence guinéenne se rend à Bamako pour rencontrer le président de la transition malienne, Assimi Goïta – en marge des obsèques de l’ex-président Ibrahim Boubacar Keïta.

Près de trois mois plus tard, dans l’enceinte du port de Conakry, le nouveau partenariat guinéo-malien trouve un début d’application. Le turc Albayrak, qui a obtenu en 2018 la concession du terminal vraquier à travers sa filiale Alport, a organisé un espace pour les camions maliens. « Développer le corridor entre les deux pays est un projet que nous avions déjà avant les sanctions, précise Egavit Ercan, directeur du protocole et de l’information d’Alport. Nous avons d’ailleurs participé à la foire de Bamako, début 2020, pour rencontrer des exportateurs et des importateurs. »

Échaudés par des temps d’attente trop longs, la plupart avaient décliné l’invitation. Le responsable d’Alport espère que l’embargo imposé par la Cedeao va changer la donne pour Conakry qui, jusqu’à présent, ne voyait passer que 5 à 7% des importations à destination du Mali, 65% transitant par Dakar et le reste par Abidjan, Lomé ou Tema. « Sur 6 à 7 millions de tonnes, nous n’en captons que 400 000 », confirme Egavit Ercan.

Des milliers de camions de coton

Alport mise aussi sur le travail effectué ces dernières années pour convaincre les commerçants et les industriels de privilégier Conakry comme point d’entrée vers le Mali. « Depuis que les quais sont éclairés, le port travaille 24 heures sur 24 et le temps d’attente des bateaux a pu être presque divisé par trois. Pour exemple, 40 000 tonnes de blé peuvent être déchargées en treize jours », souligne Egavit Ercan.

Développer le corridor entre les deux pays est un projet que nous avions avant les sanctions

À Bamako, on a bien reçu le signal. Rattachés au ministère des Transports du Mali, les entrepôts maliens installés sur le port de Conakry cherchent à s’agrandir. Leurs responsables sont allés à Abidjan pour y étudier l’entreposage du coton et la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT), qui pilote l’ensemble de la filière de son pays, a conduit plusieurs missions pour vérifier que les installations de la capitale guinéenne seraient à même de recevoir leurs exportations.

« Le coton requiert des hangars bien aérés, qui doivent répondre à des normes incendies spécifiques », explique Mohamed Sidibé, transitaire et président depuis 2016 de l’Association des Maliens de l’extérieur en Guinée. Un premier convoi de 1 200 camions transportant 30 000 tonnes de coton est attendu en avril. « 70 % du coton malien pourrait à terme passer par Conakry », espère Mohamed Sidibé, également ravi de voir son pays redevenir le premier producteur d’or blanc africain (au coude à coude avec le Bénin), avec une récolte de 760 000 tonnes pour la campagne 2021-2022. Du côté de Bolloré, concessionnaire du terminal à conteneurs par lequel le coton devra passer, on reste plus prudent.  » Tout le monde en parle, mais on n’a pas encore vu arriver le premier chargement », répond notre interlocuteur.

Conakry à un jour de route de Bamako

Pour la première fois, un bureau des douanes malien va être installé au sein du port de Conakry souligne Mohamed Sidibé, optimiste. Les relations entre les acteurs de la chaîne logistique font par ailleurs l’objet d’une attention nouvelle. « Nous avons organisé une série de réunions pour fluidifier les relations entre les différents intervenants. Par exemple en demandant un peu de souplesse aux consignataires pour éviter que les transporteurs paient des amendes parce qu’ils ne rendent pas les containers assez vite », explique un représentant du Port autonome de Conakry (PAC). Mohamed Sidibé confirme aussi des rencontres avec les transporteurs pour que ceux-ci alignent les tarifs entre Bamako et Conakry, sur ceux pratiqués entre Bamako et Abidjan ou Dakar.

Pour la première fois, un bureau des douanes malien va être installé au sein du port de Conakry

L’autre amélioration attendue concerne la reconstruction de la route, notamment entre Kindia et Mamou. Presque à l’arrêt pendant plusieurs mois, les travaux ont repris. La banque chinoise, qui finance ce chantier de 357 millions d’euros, avait suspendu ses paiements à la suite du coup d’État et attendait des éclaircissements de la part de la junte. Le nécessaire a été fait récemment par les militaires et la société CRBC est de nouveau payée.

« La portion entre Kindia et Mamou est très difficile. Conakry n’est qu’à 900 kilomètres de Bamako, mais la route est si mauvaise côté guinéen que les transporteurs préféraient passer par Abidjan [1 400 km] et Dakar [1700 km] », reconnaît Kabiné Komara.

La chaussée est en cours d’agrandissement, les virages les plus dangereux ont été rabotés et le gros des travaux devrait être achevé avant le début de la saison des pluies, en juillet. L’objectif est de pouvoir y rouler entre 80 et 100 km/h, ce qui mettra Conakry à une journée de route de Bamako, contre deux aujourd’hui et cinq il y a un an. Si ce chantier n’est pas mené à bien, les marchandises reprendront les chemins de Dakar et Abidjan, une fois les sanctions levées, prévient un logisticien.

Terminal spécial Mali

Même s’il faudra attendre encore quelques semaines pour voir si le trafic s’intensifie entre les deux capitales, « il y a beaucoup d’espoir », résume Mohamed Sidibé, qui imagine déjà la  construction au port de Conakry d’un terminal spécial pour le Mali, depuis lequel riz, sucre, blé, ciment et engins roulants seront acheminés vers Bamako. D’autres commerces comme ceux de l’huile de palme, de la noix de kola, du bétail ou du maïs devraient aussi s’intensifier entre les deux pays lorsque la réhabilitation de la RN1 sera achevée.

« On ne parle pas de coopération mais d’intégration », précise le transitaire. Le projet est ancien. En avril 1968, Sékou Touré avait proposé à son homologue malien de fusionner leurs deux pays pour constituer « une seule et même nation, un seul et même État ». Modibo Keïta avait répondu que l’union politique proposée était « passionnément recherchée par le Mali », mais qu’elle « demandait une solide préparation ». Quelques mois plus tard, le coup d’État militaire du lieutenant Moussa Traoré avait brisé net cet élan.