Politique

Mali : « Le jour où je me suis rendu à Kidal », par Moussa Mara

Le 17 mai 2014, malgré toutes les voix qui tentent de l’en dissuader, le Premier ministre malien se rend dans la ville du Nord, alors sous le contrôle des rebelles. Il assiste à un bain de sang.

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Mis à jour le 8 novembre 2022 à 15:44

Moussa Mara, ancien Premier ministre d’Ibrahim Boubakar Keïta. © Vincent Fournier pour JA

Ce samedi 17 mai, malgré les mises en garde de la communauté internationale, qui m’avait fortement déconseillé de me rendre à Kidal, mon hélicoptère et celui de ma délégation se sont posés sur la base de la Mission des Nations unies au Mali (Minusma). Nous n’étions vraiment pas en terrain conquis. La ville du Nord était une enclave occupée par les rebelles indépendantistes du HCUA et du MNLA. Depuis plusieurs jours, il y avait des manifestations hostiles à Bamako. 

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Dès notre arrivée, l’accueil fut glacial. Les membres de la mission onusienne me voyaient comme un jeune homme impétueux. Je leur ai présenté le programme de notre journée : visite du camp des Fama et passage par le gouvernorat, symbole de la souveraineté du Mali à Kidal. Vu la situation sécuritaire, je leur ai demandé de mettre à ma disposition des véhicules blindés. Contre toute attente, la Minusma s’y est opposée. Et m’a prié de ne pas sortir du camp pour éviter tout embrasement. 

Hélicoptères Apache

J’étais consterné. J’ai alors demandé au gouverneur de Kidal de me prêter son véhicule, une Toyota Prado; et à l’armée, des pick-up BJ pour les ministres qui m’accompagnaient. Enfin, escortés par une centaine de militaires, nous avons pris la direction du camp des Fama. Il était environ 13 heures. 

Durant notre trajet, deux hélicoptères de l’armée française se sont mis à graviter au-dessus de nous. Les Français ont prétendu que c’était pour assurer notre sécurité, mais j’étais sûr que c’était surtout pour nous surveiller.  

Plus nous approchions du camp des Fama, plus des déflagrations et des tirs se faisaient entendre. La situation devenait de plus en plus pesante. Les deux sentinelles qui assuraient la surveillance du camp se sont écroulées devant nous. L’une était grièvement blessée, l’autre est décédée sur le coup.

La France n’a pas bougé et a même accusé l’armée malienne d’être à l’origine des tirs

À l’intérieur du camp, je tâchais de ne montrer aucun signe de faiblesse. J’ai pris des nouvelles du blessé et je me suis recueilli sur la dépouille du militaire qui venait d’être tué.

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Vers 15 heures, nous avons pris la direction du gouvernorat. Nous roulions sous des rafales de tirs. Je commençais à réaliser que nous étions en danger. Le général Mahamane Touré, chef d’état-major général de l’armée a alors appelé, furieux, le chef de l’opération Serval : « Vous avez deux hélicoptères Apache au-dessus de nos têtes. Vous pouvez constater que des individus tirent sur le gouvernorat au sein duquel se trouvent le Premier ministre et neufs autres membres du gouvernement. Nous vous demandons de faire cesser les tirs », ordonna-t-il. La France n’a pas bougé et a même accusé l’armée malienne d’être à l’origine de ces tirs. 

« Les rebelles ont fait un carnage »

Peu de temps après, les rebelles ont enlevé le drapeau du Mali qui flottait sur le gouvernorat et ont tiré à bout portant sur les préfets, les sous-préfets et les membres de la société civile qui étaient encore sur place. Ils ont fait un carnage. J’étais déjà parti, je l’ai appris alors que j’avais regagné le camp de la Minusma. 

Je me suis empressé d’appeler le président Ibrahim Boubacar Keïta. Je ne voulais pas qu’il soit influencé par la communauté internationale. J’ai aussi voulu occuper le terrain médiatique. « Les rebelles ont déclaré la guerre au Mali », ai-je dénoncé sur les antennes de RFI. Il fallait passer à l’offensive.

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J’ai dû passer la nuit sur place, coincé dans une tempête de sable. Dès le lendemain, à mon retour à Bamako, le président, le ministre de la Défense Soumeylou Boubèye Maiga (SBM), et moi avons décidé d’envoyer un millier de militaires à Kidal.

La défaite d’IBK

Mais, le mercredi 21 mai, tout a dégénéré. Alors que nous étions en Conseil des ministres, nous avons appris que l’armée était passée à l’offensive sans aucun aval politique. L’incompréhension était totale. Le président a décidé d’ordonner un cessez-le-feu, mais SBM et moi avons choisi de ne pas obéir : le combat devait se poursuivre. Il nous semblait que nous étions en position de force. 

Nos hommes sont en déroute, il y a une cinquantaine de morts dans nos rangs, une trentaine d’otages

Une heure plus tard, nous étions toujours en Conseil des ministres lorsque IBK me prend à part : « Nous sommes en train de perdre », me dit-il. C’est la désillusion. Que s’était-il passé ? Personne ne sera en capacité de répondre à mes interrogations. SBM m’informe peu de temps après qu’on a tout perdu. « Ils ont pris le gouvernorat et le camp des Fama. Nos hommes sont en déroute. Il y a une cinquantaine de morts dans nos rangs, une trentaine d’otages. »

Il est 15 heures, je vais voir le président pour le prévenir. « Nous avons perdu », ai-je répété à IBK. Il me confie alors qu’il va présenter sa démission : « J’ai promis aux Maliens de leur ramener l’honneur, aujourd’hui je leur offre la défaite », dit-il. Il ne l’a pas fait. Cette journée était un cauchemar, mais, aujourd’hui encore, je ne regrette rien.