Politique

Abdelkader, à la rencontre de la bonne société de Touraine

« Un émir à Amboise » (3/4) À partir de 1851, l’émir bénéficie d’un régime de détention allégé. Il peut désormais recevoir et visiter la bonne société de la région, dont il devient rapidement la coqueluche.

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Mis à jour le 8 avril 2022 à 13:57

Abdelkader au château d’Amboise, en 1848, d’après un dessin de M. d’Hastel. © L’Illustration

« Aujourd’hui, il ne possède presque plus rien ; on ne lui donne jamais d’argent. Il a connu le luxe, et il manque même de certaines choses nécessaires. Il ne se plaint jamais, parce que, avec son caractère élevé et ses idées religieuses, il pense que toute plainte lui est interdite. » L’auteur de ses lignes, Guitton du Plessis, avocat et notable du Loir-et-Cher, est l’un des visiteurs d’Abdelkader en ce début de l’année 1851 à Amboise. Il n’est pas le seul.

Plus de deux ans sont maintenant passés depuis que l’émir et sa suite sont arrivés au château d’Amboise par une froide soirée de novembre 1848. Dans cette grande demeure délabrée, la vie est désormais moins monotone pour l’illustre hôte et les siens en dépit de la privation de liberté, des drames et des affres de l’exil. Stricte au départ, la surveillance s’est peu à peu relâchée. Notables, religieux, officiels… Ils sont désormais quelques-uns à se rendre discrètement au château pour rencontrer l’émir et échanger avec lui.

Il souffre, il est vrai, et beaucoup, mais plus encore des souffrances des siens que de ses propres douleurs »

Dans son appartement, qui renferme une petite bibliothèque, l’émir Abdelkader reçoit au printemps 1849 et pendant plusieurs jours Antoine-Adolphe Dupuch, premier évêque d’Alger de 1838 à 1846. Celui-ci lui avait déjà rendu visite à Pau, où l’émir avait été détenu quelques mois avant d’être transféré à Amboise. Ami de longue date de l’ancien chef de guerre algérien, Dupuch est un ardent avocat de l’émir dont il plaidera la cause dans son livre Abdelkader au château d’Amboise, sorti en 1849 et qu’il dédie au prince Louis-Philippe Bonaparte, le président de la République et futur Napoléon III.

Quel homme l’évêque d’Alger a-t-il laissé en quittant au printemps 1849 cette prison qui fut jadis demeure des rois et des puissants de France ? « Il souffre, il est vrai, et beaucoup, mais plus encore des souffrances des siens que de ses propres douleurs, écrit Dupuch en évoquant le malheur de l’émir et des siens. Il pleure ceux de ses compagnons de captivité qu’il a déjà perdus, sur son fils, sur sa fille, sur son neveu, gracieux enfant de la plus belle espérance ; il craint pour ceux qui restent et qui s’étiolent dans cette étroite enceinte, sous ce ciel étranger. Il craint surtout pour sa mère, sa belle-mère, sa nourrice, à cause de leur âge, de leurs infirmités et de leur perpétuelle séquestration. »

« Comme toujours, il domine sa position »

En septembre 1851, le général Louis Randon, ministre de la Guerre, visite secrètement l’émir. Il est accompagné d’Ismaÿl Urbain, interprète militaire chargé de superviser la détention de l’émir à Pau, puis à Amboise.

Saint-simonien converti à l’islam, ce personnage atypique s’était lié d’amitié avec Abdelkader en 1845, en Algérie. Le général Randon, qui a participé à la conquête de l’Algérie de 1838 à 1847, ne vient pas les mains vides, mais chargées de présents, dont des livres et un beau nécessaire en or et en argent pour l’émir.

Doux, simple, affectueux, modeste, résigné, ne demandant rien, ne se plaignant jamais, excusant ses ennemis »

Loin de manifester de la rancœur envers celui qui contribua à « pacifier » l’Algérie, l’émir l’accueille, lui et ses présents, avec dignité. « Depuis longtemps que j’entends parler de toi, lui dit l’émir, mes yeux étaient jaloux de mes oreilles. »

On comprend mieux alors le propos que le général Eugène Daumas, l’ancien ennemi d’Abdelkader pendant la conquête de l’Algérie, adresse à Dupuch avant que celui-ci ne se rende à Amboise. « Vous ne regretterez certainement pas votre voyage, écrit Daumas. Vous avez connu Abdelkader dans la prospérité, alors que, pour ainsi dire, l’Algérie tout entière reconnaissait ses lois. Eh bien ! Vous le trouverez plus grand, plus étonnant encore dans l’adversité : comme toujours, il domine sa position. Doux, simple, affectueux, modeste, résigné, ne demandant rien, ne s’occupant d’aucune des choses de ce monde, ne se plaignant jamais, excusant ses ennemis, ceux dont il a pu avoir davantage à souffrir, et ne permettant pas qu’on en dise du mal devant lui. »

Mais de tous les visiteurs qui ont franchi les portes du château d’Amboise, l’abbé Louis Rabion, archiprêtre d’Amboise, est celui qui a le plus profondément marqué l’émir Abdelkader. Une fascination réciproque. Entre le musulman et le chrétien se nouent, au fil des rencontres et des correspondances, une puissante amitié, mais aussi une relation spirituelle. Les lettres de l’émir témoignent de son infinie reconnaissance pour cet homme de foi et pour la population d’Amboise.

« Votre société pleine de charmes nous fait oublier nos peines et nos chagrins ; l’amitié que vous nous avez témoignée, des frères bien unis en étaient seuls capables (Dieu vous en récompense, qu’il vous comble de ses dons). Quant à nous, à peine si notre reconnaissance pourra égaler vos bienfaits », écrit Abdelkader, le 23 mars 1852.

Une lettre de l’émir Abdelkader à l’abbé Louis Rabion. © DR

Une lettre de l’émir Abdelkader à l’abbé Louis Rabion. © DR

L’abbé lèguera d’ailleurs aux archives de la ville d’Amboise les lettres que l’émir lui avait écrites pendant sa captivité et durant son séjour à Damas. Ces documents constituent un trésor inestimable permettant de mieux cerner les traits de personnalité du résistant algérien.

La promenade du jeudi

Le régime de la détention s’assouplit à partir du printemps 1851. Le prince-président Louis-Napoléon, qui voue à l’émir admiration et lui manifeste une grande déférence, autorise le prisonnier et les siens à sortir sous bonne escorte. C’est ainsi que 25 cavaliers du 7e régiment de chasseurs à cheval sont envoyés à Amboise pour escorter l’illustre personnage lors de ses sorties.

À bord d’une calèche, en présence du commandant du château, le capitaine Alfred Boissonnet, l’émir aime se promener chaque jeudi le long de la Loire, qu’il contemple chaque jour des fenêtres de son appartement. Le rituel de la promenade du jeudi est tel que le cortège attire les curieux et devient un motif de publicité pour le gérant de l’hôtel Le Lion d’Or, sis en bas du château.

Quand il ne se promène pas sur les berges du fleuve, l’émir aime aller regarder le train passer près de la gare de Limeray, à une dizaine de kilomètres du château. Accompagné des membres de sa cour et par Boissonnet, Abdelkader passe des heures à regarder passer ce cheval de fer en sirotant son thé à la menthe.

La méconduite de son serviteur remonte aux oreilles de l’émir, lequel se livre à une mise au point aussi sévère que définitive

Insensiblement, l’émir devient une figure de la ville d’Amboise, presque un notable de la région. Sous bonne escorte, il rend visite aux seigneurs et aux notabilités dans leurs châteaux à Chaumont, Chargé, Fontaine, pour échanger sur la politique, l’histoire ou la religion. Il a toujours un geste d’attention pour ses hôtes, à qui il offre tantôt un poème, tantôt des fleurs. Le 13 mai 1581, l’émir se rend au château de Chenonceaux à l’invitation du comte et de la comtesse de Villeneuve qui lui envoient souvent des fleurs et des fruits. L’émir renouvellera à plusieurs reprises ses visites aux deux châtelains avec lesquels il se liera d’amitié.

Les membres de la tribu ne sont pas en reste. Après plus de deux ans de réclusion, des hommes sont autorisés à sortir et souvent sans escorte. Ce régime de semi-liberté autorise certains membres de la suite, notamment Kara-Mohamed, le dévoué serviteur de l’émir, à fréquenter les lieux de réjouissances et à s’adonner à la boisson.

« D’un caractère gai, aimable, il avait une tendance marquée à se franciser, la vue des femmes chrétiennes, même quand elles n’étaient pas très jolies, l’usage de quelques liqueurs, avaient pour lui des séductions assez excusables, note l’un des visiteurs du château sur Kara-Mohamed. Abdelkader l’apprit, et dans une des réunions journalières de toutes les familles dans son appartement pour la prière, il prononça quelques mots ambigus qui trouvèrent facilement leur adresse. Il y ajouta un regard d’abord sévère, puis adouci. » La méconduite de l’intéressé ne connaîtra pas de nouvel épisode.