Politique

Abdelkader, survivre chez les rois de France

« Un émir à Amboise » (2/4). La mort de plusieurs membres de sa suite, victimes du froid et de la maladie, et sa stricte réclusion plongent l’émir dans une profonde mélancolie.

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Par - à Amboise
Mis à jour le 7 avril 2022 à 17:20

Des stèles à la mémoire des 25 membres de la suite de l’émir Abdelkader inhumés dans les jardins du château d’Amboise. © ALAIN JOCARD/AFP

Vivre et survivre dans le château, loin du ciel d’Algérie, loin des siens, s’habituer au froid et au climat humide de cette terre de la Touraine. Amboise n’est pas Pau et encore moins Toulon, mais elle n’en reste pas moins une prison pour l’émir Abdelkader et son entourage. Qui y connaîtront une succession de drames, de chagrins et de privations.

Si le général Lamoricière, ministre de la Guerre depuis juin 1848, veut faire oublier Abdelkader, les Amboisiens, eux, vont lui manifester égards et respect. C’est ainsi que le vendredi 10 novembre, deux jours après l’arrivée des Algériens, la municipalité d’Amboise organise un banquet en l’honneur de l’émir en présence de responsables venus de Tours. À quelques encablures des remparts du château, on porte un toast à l’illustre prisonnier, qui décline poliment l’invitation à prendre part à la cérémonie.

Moral en berne

La surveillance autour du château est stricte pour parer à toute tentative d’évasion. Les bâtiments sont gardés jour et nuit par deux compagnies d’infanterie qui se font relever tous les six mois, et un corps de sentinelles est en faction permanente à l’entrée du château.

Mais tous les gardes chargés de cette surveillance se trouvent à l’extérieur pour ne pas troubler la quiétude des prisonniers, qui ont cependant interdiction de quitter les lieux. Quant aux habitants d’Amboise, ils sont tenus à l’écart des « locataires » du château, lequel a vu passer entre ses murs parmi les plus grands rois de la dynastie des Valois, de Charles VIII (1470-1498) à François 1er (1494-1547), sans oublier Léonard de Vinci.

L’officier qui sert de traducteur à l’émir est lui aussi relevé chaque semestre afin d’éviter que ne s’installe une connivence avec l’illustre hôte. Parfait arabophone, le capitaine Estève Boissonnet de La Touche, commandant supérieur du château, veille à la sécurité des prisonniers et surtout à celle de l’émir, avec lequel il se liera plus tard d’une grande amitié.

Les femmes, qui refusent de se faire soigner par les médecins militaires masculins, paient un lourd tribut

Résigné, le moral en berne, Abdelkader refuse de quitter son appartement durant les six premiers mois de la détention. Il passe ainsi ses journées avec sa vieille mère, Zohra Bent Sidi Boudouma, et ses trois femmes, Aïcha (son épouse), Kheïra et Embarka. Il lit, écrit, donne des cours aux enfants qui l’accompagnent et s’enquiert des membres de sa suite. L’émir passe aussi des heures devant sa fenêtre à méditer en contemplant le spectacle des eaux de la Loire qui s’écoulent en un incessant torrent.

Contrairement à l’émir, qui loge dans la Grande Salle, chaque famille vit dans un espace minuscule sommairement aménagé. Les femmes ne sortent jamais de leur gynécée. Séparation des sexes oblige, les hommes n’ont pas le droit de fréquenter les femmes des autres.

Le régime alimentaire est le même pour tous les prisonniers, quoique celui d’Abdelkader et de son entourage immédiat fût légèrement meilleur. L’intendance du château les approvisionne régulièrement en moutons, poulets, dindons, pigeons, semoule, fruits et légumes, thé et miel, via le fonds des dépenses courantes, dont le montant, dérisoire au début de la détention, augmentera d’année en année.

Mais ce régime alimentaire et la liberté dont disposent les prisonniers à l’intérieur du château ne sauraient faire oublier des conditions de détention effroyables, avec leur lot de maladies. Les femmes en particulier, qui refusent de se faire soigner par les médecins militaires masculins, paient un lourd tribut. La mort va frapper à plusieurs reprises.

Morts au château

Mercredi 19 novembre, onze jours après l’arrivée des Algériens, un nourrisson de 10 mois décède. Une semaine plus tard, un neveu de l’émir, âgé de 8 ans, succombe lui aussi à une maladie. Ces premières victimes sont inhumées au cimetière de la ville, situé près de l’église Saint-Denis d’Amboise.

L’enterrement attire de nombreux curieux qui se sont pressés devant le cimetière. Une curiosité déplacée qui finit par indisposer l’émir et les familles. Pour éviter d’importuner davantage ces derniers et pour ne pas troubler l’ordre public, le préfet ordonne à la municipalité de trouver un lieu de sépulture à l’abri des regards.

Le monticule de terre du parc qui surplombe le château deviendra ainsi le cimetière de la tribu d’Abdelkader et leur dernière demeure. Les dépouilles des deux enfants sont exhumées en février 1849 pour reposer dans ce carré. C’est ici aussi que seront enterrés Embarka, l’une des concubines de l’émir, sa fille Kredja et son fils Ahmed, ses neveux, ainsi que de nombreux membres de son entourage. Aïcha, l’épouse d’Abdelkader, ne pouvant plus supporter le climat d’Amboise, est même rapatriée en Algérie.

Entre 1848 et 1852, pas moins de 25 personnes, dont des enfants en bas âge, mourront, souvent dans d’atroces souffrances faute de soins. L’une des victimes, agonisant sur son lit de mort, répète en criant : « Liberté ! Liberté ! Je sens qu’elle me guérirait ! »

Seule une femme, Kheïra Lenth Hamoud, ne reposera pas dans ce cimetière musulman. Mais sa présence dans l’entourage de l’émir montre combien celui-ci est tolérant, ouvert et pétri d’humanisme. Née en 1829 à Alger dans une famille musulmane, Kheïra fait partie des membres de la tribu de l’émir arrivés à Toulon en décembre 1847.

Le 24 février 1848, alors qu’Abdelkader est détenu au château Lamalgue de Toulon, elle se convertit au catholicisme et se choisit les prénoms de Marie-Charlotte Eugénie. Bien que sa conversion relève de l’apostasie, considérée comme un crime en islam, Kheïra est demeurée dans la cour de l’émir jusqu’à sa mort, en août 1849, dans une maison de santé d’Amboise, à l’âge de 20 ans.

Deux religieuses des Sœurs hospitalières d’Amboise prennent soin des femmes et des enfants

Kheïra Lenth Hamoud n’est pas la seule femme de confession chrétienne à avoir vécu dans l’entourage de l’ancien chef de la résistance algérienne. Deux religieuses des Sœurs hospitalières d’Amboise ont joué un rôle important dans ce château.

Le rôle des sœurs

Les femmes refusant d’être suivies par des médecins hommes, on fit donc venir deux chrétiennes pour prendre soin d’elles et des enfants. Les femmes de la suite de l’émir nouent une solide amitié avec les religieuses, dont l’une, que les archives ont retenue sous le nom de « Madame Saint-Meurice », s’occupe en particulier de la mère d’Abdelkader, devenue avec le temps impotente et presque paralysée des deux jambes.

Plus tard, Abdelkader rendra à Madame Saint-Meurice un hommage particulier, en forme de lettre, pour s’être occupée de sa mère Lalla Zohra. La sœur est la seule, avec l’émir lui-même, qui a l’habitude de s’agenouiller près du lit maternel, à pouvoir lui rendre visite.

Alors que l’interdiction faite aux détenus de quitter le château s’assouplit peu à peu, l’émir Abdelkader demeure volontairement reclus, dépité par la parole non-tenue des Français. Ce n’est qu’à partir de 1851, soit trois ans après son arrivée au château d’Amboise, qu’il commence à découvrir la ville et à recevoir ses notables. Le prisonnier reclus et taciturne va alors prendre une autre dimension.