Politique

Tunisie : face aux pénuries, la détresse des consommateurs

Particulièrement dépendante des importations de biens alimentaires, la Tunisie subit de plein fouet la crise mondiale liée au conflit Russie-Ukraine. Reportage à Tunis.

Par - à Tunis
Mis à jour le 5 avril 2022 à 18:38

Étals de fruits et légumes au marché de Tunis. Tunisians buy vegetables and fruits at a market in Tunis on May 17, 2018, during the first day of the holy fasting month of Ramadan. – Islam’s holy month of Ramadan is celebrated by Muslims worldwide during which they abstain from food, sex and smoking from dawn to dusk © FETHI BELAID/AFP

L’un des plaisirs de Hassen durant le mois de ramadan est d’aller au marché et de choisir les produits frais pour composer le menu du ftour familial. Mais au troisième jour du mois saint, ce 5 avril, le septuagénaire est abattu : « Les prix sont stratosphériques… Pourtant, le ministère du Commerce les a fixés il y a moins d’une semaine. Pas le moindre poivron à moins de 7 ou 8 dinars (2,14 à 2,44 euros) le kilo, contre les 3 dinars (0,92 euro) préconisés par l’arrêté ministériel. Comment allons-nous faire ? » s’inquiète Hassen, qui n’a jamais vu ça.

Mauvaise récolte céréalière, sécheresse récurrente, longue pandémie, finances publiques exsangues, de nombreux facteurs concourent à rendre difficile l’approvisionnement du marché tunisien en produits agricoles. Sans oublier, bien sûr, les conséquences de la guerre russo-ukrainienne pour une Tunisie fortement dépendante de l’Ukraine pour le blé et l’orge, et du marché russe pour le pétrole.

Les effets de la guerre ont été très rapides, provoquant une série de pénuries. Une situation qui embarrasse l’État, fait le bonheur des spéculateurs et rogne le pouvoir d’achat des Tunisiens qui se réduit comme peau de chagrin en ce début de ramadan.

« Penser aux autres »

« Les autorités peuvent fixer les prix qu’elles veulent, les circuits de distribution et les grossistes n’en font qu’à leur tête », peste un volailler du marché central, qui s’étonne que le gouvernement n’ait pas été plus ferme avec les spéculateurs. « Confisquer la marchandise et verbaliser ne suffit pas, il faut massacrer la pieuvre », lance le commerçant excédé.

Au centre de Tunis, l’ancien fondouk des fruits, devenu monument historique, est incontournable pour la qualité et la diversité de ses étals.

« D’habitude, durant ramadan, les gens affluent après 11 heures du matin. Mais cette année, les clients se précipitent dès 9 heures de crainte de devoir faire la queue et surtout que la marchandise soit épuisée », explique Naïm, qui vend des feuilles de malsouka faites maison, indispensables pour confectionner les bricks, qu’on déguste juste après la chorba à la rupture du jeûne.

Chaque fois que je vois des personnes qui patientent devant une boulangerie, j’ai les larmes aux yeux

Lui-même s’est imposé une auto-régulation en refusant de vendre plus d’une douzaine de feuilles de brick à la fois. « Il faut penser aux autres et satisfaire, dans la mesure du possible, ceux qui viennent un peu plus tard. » Une mesure imitée par les autres marchands alignés dans le même corridor de la halle.

Mais les clients ont du mal à admettre qu’il leur faudra déroger au rituel quotidien de la brick, laquelle devient hors de prix quand on y rajoute les œufs, la viande ou le thon et les câpres. « A 1,8 dinar (0,55 euro) la douzaine, on y réfléchit à deux fois… », renchérit Hager, qui réunit chaque soir toute la famille et qui s’en veut de ne pas avoir constitué son propre stock de riz, pâtes, semoule, farine, sucre et huile. Certaines boulangeries, comme celle que le président Kaïs Saïed a visitée, le 14 mars, pour promouvoir sa guerre contre la spéculation, ont fermé.

Se serrer la ceinture

Beaucoup se contentent d’écouler leur production du jour rapidement. Certains mettent le pain sur les présentoirs et laissent faire. « À la grâce de Dieu, c’est du pain, il est gratuit pour ceux qui n’ont pas les moyens, les autres n’ont qu’à se présenter à la caisse », une générosité qui vaut à ce boulanger de Hay El Kadhra, à Tunis, l’admiration du quartier.

« Chaque fois que je vois des personnes qui patientent devant une boulangerie, j’ai les larmes aux yeux, lâche Hassen. Ça me rappelle les récits que ma mère me faisait de la guerre, que je n’ai pas connue. » Son épouse se demande « comment font les autres avec la viande rouge à 38 dinars (11,60 euros) au lieu de 30 (9,15 euros), la volaille à 20 dinars (6,10 euros) et des légumes qui valent leur pesant d’or. Se privent-ils de tout ? »

Pour certains, ramadan ou non, il faudra se serrer la ceinture. « D’habitude, on consomme des pâtisseries le soir et on prépare celles de l’Aïd, qui marque la fin du ramadan. Mais cette année, on va s’en passer, il n’est pas question de courir après la farine et la semoule devenues des denrées rares et prohibitives », assure Leïla, encore déçue que sa commande de farine, qui avait été validée par un hypermarché, ait finalement été annulée.

Notre production est insuffisante, nous dépendons des marchés internationaux

L’amie qui l’accompagne rappelle que « nos salaires ne sont pas comparables à ceux des Européens. Notre Smig est de 429 dinars (130,86 euros). J’ai vu une dame des beaux quartiers marchander le prix des fruits secs ! Sans oublier tous ceux qui évaluent les prix et finissent par ne rien acheter ».

Morosité

Mais le pire pour elle est de voir les files de Tunisiens s’allonger devant les magasins, une scène qui témoigne d’une tragédie silencieuse. « Notre production est insuffisante, nous dépendons des marchés internationaux et là, avec la guerre en Ukraine, la tourmente est telle que les prix grimpent en flèche et nous n’avons pas les moyens de suivre. Les autorités ne nous mettent pas face à cette réalité. Nous avons entendu les analyses chez les médias étrangers. La pénurie peut conduire à la famine : on voudrait savoir comment les trois millions de familles tunisiennes pourront y échapper », s’indigne Hager, toujours à la recherche de biens de première nécessité.

« Mon exploit aujourd’hui est d’avoir trouvé des tomates à 4 dinars le kilo (1,22 euro) », ironise Amine, un développeur web qui s’inquiète de la résignation ambiante. « On accorde aux familles nécessiteuses une aide de 120 dinars (36,5 euros) servie en deux tranches. Que vont faire des gens dans la précarité avec 60 dinars ? Pour moins que ça, les Tunisiens ont par le passé organisé des mouvements de protestation… », rappelle le jeune homme, qui relève, comme Leïla et Hassen, une tension et une morosité ambiante inhabituelles.