Culture

Dope Saint Jude : « Je ne suis pas métisse, je suis noire »

Avec la sortie de « Higher Self », la rappeuse sud-africaine continue de se jouer des étiquettes. Son exil à Londres lui a permis de prendre de la hauteur face aux divisions raciales qui marquent encore son pays.

Mis à jour le 3 mai 2022 à 10:07

Dope Saint-Jude © Lou Rolley

Jamais là où on l’attend, Catherine Saint Jude Pretorius, de son nom de baptême, déboule dans son hôtel parisien, ses longues dread locks dévalant le long de sa salopette. Née au Cap dans une communauté « coloured » (populations d’ethnies mélangées, ni blanches, ni noires), cette fille de pasteur biberonnée aux chants religieux s’affranchit bientôt de l’église pour se lancer sur la scène indépendante hip-hop en se grimant en homme !

Depuis, Dope (pour « cool ») Saint Jude n’a cessé d’emprunter à l’imagerie viriliste des rappeurs américains, tapant la pause accroupie et jambes écartées, dans un treillis militaire, gros godillots aux pieds. Artiste queer revendiquée, elle puise autant ses références dans le mouvement punk et féministe américain, et majoritairement blanc, Riot grrrl, que dans l’univers sonore de Kanye West et de la chanteuse britannique d’origine sri-lankaise M.I.A.

Après Resilient (2018), un EP bricolé à la maison mais salué par la critique spécialisée, la rappeuse dévoile un nouveau projet six titres, Higher Self (sorti le 22 avril sur Yotanka), où elle se joue une nouvelle fois des étiquettes. Sur le visuel de ce petit format annonçant la publication d’un album, elle apparaît enserrée dans un corset métallique, façon Jean-Paul Gaultier. Installée à Londres depuis deux ans, l’ancienne étudiante en sciences politiques est bien consciente des divisions raciales qui minent son pays et souhaite renouer avec son africanité. Entretien.

Jeune Afrique : Comment vivez-vous votre expatriation à Londres ?

Dope Saint Jude : Après deux ans passés là-bas, j’ai enfin obtenu mon visa permanent en Angleterre. Je reviens tout juste d’Afrique du Sud où j’ai pu revoir mon père. Je n’y étais pas retournée depuis le début du Covid. Tout m’a semblé nouveau. Le fait de vivre loin me permet d’avoir de la distance pour la première fois, notamment sur les divisions économiques qui gangrènent le pays.

L’apartheid m’a éloignée de mon héritage africain

J’ai grandi dans un environnement très pauvre, dans la communauté « coloured » du township d’Elsie’s River, à l’est du Cap. Le simple fait d’avoir des euros et des pounds m’a permis de me retrouver dans des endroits réservés à l’élite, aux Blancs, pour la première fois. La structure économique est très spéciale en Afrique du Sud. J’ai expérimenté la vie des Blancs dans mon propre pays, une terre pourtant africaine.

Je pense acheter une maison près de la mer, où il n’y pas de Noirs, pour bousculer à mon échelle la dynamique sociale et raciale du pays. Je veux pouvoir me sentir chez moi partout en Afrique du Sud.

Vous avez grandi dans un environnement réservé aux « coloured ». Un terme qui n’a plus de sens à l’extérieur du pays…

En tant que « coloured », on évolue vraiment dans une culture qui nous est propre depuis des générations. On a notre propre nourriture, nos expressions, notre style et notre mode de vie, même nos destinations de vacances sont différentes de celles des Noirs et des Blancs. Le gouvernement sud-africain nous a divisés.

On doit en finir avec cette romantisation de la femme noire qui souffre et qui se bat

J’ai fait une pause avec toutes ces divisions raciales depuis que je vis à l’extérieur du pays. C’est en habitant en Angleterre que j’ai réalisé que j’étais noire, tout bonnement. Ma grand-mère maternelle était noire. Mais ma mère a préféré rejoindre les populations métisses pour être mieux rémunérée, connaître une petite ascension sociale. Je me souviens encore de son statut imprimé sur sa carte d’identité. Elle a dû passer à côté de son identité noire pour avancer. Je ne lui en veux pas, je la comprends. Mais l’apartheid m’a éloignée de mon héritage africain.

Vous rendez hommage à votre africanité dans le morceau « For you »…

C’est une chanson connectée à ma grand-mère et à son héritage. Dans le clip, je porte une robe bleue basotho, ethnie dont elle est issue. C’est assez superficiel de le montrer ainsi, mais cette narration est importante. Ce morceau assez martial raconte la lignée de femmes dont je descends, qui se sont battues pour moi. Pour elles, je me dois d’être heureuse. C’est comme un hymne politique qui invite à vivre une vie joyeuse, après tant de souffrances.

On doit en finir avec cette romantisation de la femme noire qui souffre et qui se bat. Les femmes noires peuvent et ont le droit d’être heureuses. Je ne veux ni souffrir et encore moins que l’on m’associe à cette image de la « angry black woman » (la femme noire en colère), c’est de la bêtise.

Dans « Keep your Head Up » (Garde la tête haute), vous célébrez la communauté noire et LGBT. Vous retrouvez-vous dans le courant féministe intersectionnel ?

Je me lève pour toutes ces causes, mais ce n’est pas mon job de porter tout ça. Cela rejoint encore cette idée de souffrance. Les gens ne voient la valeur d’une femme artiste noire uniquement lorsqu’elle souffre. Je respecte par exemple le travail de la rappeuse africaine-américaine Cardi B qui célèbre le sexe féminin, s’amuse des codes hypersexualisés. Elle montre aussi qu’elle peut avoir du fun.

Je me lève pour toutes ces causes, mais ce n’est pas mon job de porter tout ça

Je me suis récemment mariée. Et j’ai posté des photos de mon épouse et moi sur Instagram. Voir deux femmes noires qui s’unissent, c’est assez rare. Mais je ne l’ai pas fait comme un acte politique. J’avais tout simplement envie de célébrer cet amour.

Vous êtes principalement connue en France et en Europe : avez-vous un public en Afrique du Sud ?

J’ai une fan base en Afrique du Sud. Mais elle reste assez confidentielle. Mon style de musique n’est pas populaire là-bas. Le pays vibre au rythme de l’amapiano et de la gqom music [mouvements house et électro nés respectivement dans les townships de Johannesburg et de Durban].

Je ne pense pas que je pourrais avoir une carrière sur place. D’autant que l’industrie musicale là-bas est encore embryonnaire. Ce serait difficile d’obtenir des soutiens. En Europe, on a des contrats et tellement de lieux de concerts pour se produire. Mon équipe est en France maintenant, et on essaie de s’ouvrir à la Belgique. Je trouve petit à petit ma place.

Dope Saint Jude se produira le 8 juin à La Bellevilloise de Paris