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Dans la mine de cuivre de Kipushi, dans le sud-est de la RDC, exploitée par Invanhoe Mines. © Petrus Saayman.

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Mines : des failles et des défis

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Économie

Tunisie : à Gafsa, la crise sans fin du phosphate

Lutte contre la corruption, fort taux de chômage dans la région, lenteurs administratives et vieillissement des mines expliquent les difficultés à faire repartir les activités des deux sociétés publiques locales, qui connaissent des blocages sociaux depuis onze ans.

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Mis à jour le 5 avril 2022 à 12:10

Après avoir augmenté en 2021, la procution de la CGP devrait reculer en 2022 (ici, à Metlaoui, en 2016). © Hervé Lequeux/Hans Lucas.

L’espoir aura duré huit mois. Le 25 juillet 2021, le président de la République, Kaïs Saïed, gèle les travaux du parlement et promet de s’attaquer à la corruption. Les Tunisiens jubilent, au point qu’à 400 km au sud de la capitale, les habitants du gouvernorat de Gafsa lèvent leurs nombreux blocages sociaux qui, depuis onze ans, paralysent les activités des sociétés publiques locales, la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et le Groupe chimique tunisien (GCT).

La production moyenne de la CPG passe de 120 000 tonnes au deuxième trimestre 2021 à 400 000 tonnes au troisième trimestre. Résultat, à la fin de l’année, la production annuelle atteint 3,8 millions de tonnes de phosphates, en hausse de 22 % par rapport à 2020. La réhabilitation des lignes ferroviaires permet enfin à la CPG d’accéder librement au stock de 2 millions de tonnes de phosphates entreposés à Moularès. Le GCT, qui appartient à la holding de la CPG, assure alors pouvoir approvisionner sans retard ses clients jusqu’en février 2022, avec à la clé une hausse de l’activité de 20 %.

Nouveaux blocages

Mais depuis mars, retour à la case départ. « Les blocages ont refait leur apparition. Aujourd’hui même [le 2 mars], les chargements de phosphates à Metlaoui sont bloqués par des agriculteurs qui protestent contre le prix du fourrage ! Cette année, la production sera inférieure à celle de 2021 », pointe, désabusé, l’expert en minerais Abdelhamid Amri, venu sur place faire des formations aux employés de la Compagnie des phosphates de Gafsa.

Huit mois après le coup de force institutionnel de Kaïs Saïed, la population locale, l’une des plus pauvres du pays (le taux de pauvreté dans le gouvernorat de Gafsa est estimé à 19 %, contre une moyenne nationale de 15 %, selon des données 2020 de la Banque mondiale), déchante. Si quelques têtes sont tombées – 12 responsables de la CPG sont poursuivis pour corruption –, le compte n’y est pas. La suspension, en novembre 2021, de la loi 38 de 2020, qui devait favoriser l’embauche dans la fonction publique des diplômés au chômage depuis plus de dix années, a servi d’étincelle pour faire repartir les blocages sociaux. À 18 % au niveau national en novembre 2021, le taux de chômage atteint 26 % dans le sud-ouest du pays (la région de Gafsa) et 30 % dans la catégorie des diplômés de l’enseignement supérieur, d’où les espoirs déçus suscités par l’abandon de la loi.

Lenteurs administratives

À ces causes conjoncturelles – qui durent tout de même depuis onze ans – s’ajoutent des défis structurels. Le vieillissement des mines – certaines ont plus d’un siècle – les rend de moins en moins rentables. Il faut extraire 8 à 10 tonnes de sédiments pour en tirer une tonne de phosphate, contre 5 tonnes à l’apogée du secteur.

Cela fait des mois qu’on attend du matériel explosif pour trouver de nouveaux gisements

L’organisation, très administrative, des deux sociétés publiques monopolistiques est également pointée du doigt : « Cela fait des mois que l’on attend du matériel explosif pour trouver de nouveaux gisements, mais cela bloque à cause d’une sombre histoire d’appel d’offres concernant le transport de ce matériel. C’est kafkaïen », se désespère un ingénieur minier. Devant cette inertie, les bailleurs internationaux, la Banque européenne d’investissement (BEI) en tête, hésitent de plus en plus à investir dans le secteur pour le rendre plus performant et plus écologique.

En 2008, l’institution avait octroyé 55 millions d’euros au GCT pour une « mise à niveau environnementale », un premier prêt suivi d’un second, pour le même objectif, d’un montant de 19 millions d’euros en 2016. Mais ce dernier « ne pourra être versé en intégralité », a annoncé en février Jean-Luc Revéreault, représentant de la BEI en Tunisie. En cause ? « Les retards pris par le promoteur dans la réalisation dudit projet. »