Politique

Affaire Sonko au Sénégal : le doyen des juges relance l’instruction

Après plus d’un an d’une procédure à l’arrêt, le doyen des juges d’instruction, Oumar Maham Diallo, a convoqué plusieurs témoins. Et Ousmane Sonko devrait être le prochain entendu.

Mis à jour le 6 avril 2022 à 09:33

Le leader de l’opposition sénégalaise Ousmane Sonko, libéré sous caution et placé sous contrôle judiciaire, s’exprime lors d’une conférence de presse à Dakar, le 8 mars 2021. © Cooper Inveen/REUTERS

La plaignante comme le mis en examen regrettaient publiquement la lenteur de l’instruction. Ils semblent finalement avoir été entendus : après plus d’un an à faire du surplace, la justice semble s’être mise en branle dans l’affaire opposant Adji Sarr et Ousmane Sonko.

La jeune femme avait porté plainte pour viols et menaces de mort contre l’opposant et député-maire de Ziguinchor (Casamance) le 3 février 2021. Après la mort de l’ancien doyen des juges d’instruction du tribunal régional de Dakar en avril 2021, c’est le juge Oumar Maham Diallo qui a repris en main ce dossier explosif visant l’un des principaux adversaires de Macky Sall.

Auditions de témoins

Le 30 mars dernier, le député avait de nouveau réclamé l’accélération de l’instruction. Il n’avait pas eu de contact avec la justice depuis son audition avec l’ancien doyen, qui l’avait placé sous contrôle judiciaire le 8 mars 2021 sans l’entendre sur le fond. « Il a suffi de 10 jours aux juges pour auditionner les personnes concernées par cette affaire, et il ne reste pratiquement que moi. Si je ne tapais pas du poing sur la table, les choses n’allaient pas bouger », a-t-il avancé lors d’un live sur son compte Facebook.

L’audition du député pourrait désormais s’organiser rapidement

« Il y a des hommes accusés de viol qui croupissent en prison depuis plusieurs années. C’est parce que le dossier concerne Ousmane Sonko que l’on entend tant de bêtises. Le juge d’instruction est le seul responsable des délais », rétorque une source proche du dossier.

La propriétaire du salon de massage où les viols supposés auraient eu lieu, Ndèye Khady Ndiaye, a été entendue par le juge à le 22 mars 2022. Placée sous contrôle judiciaire et inculpée pour « incitation à la débauche, publication d’images contraires aux bonnes mœurs et complicité de viol », cette dernière avait livré aux gendarmes qui l’avaient auditionnée un an plus tôt à l’occasion de l’enquête préliminaire un témoignage battant en brèche les accusations d’Adji Sarr.

L’audition du député pourrait désormais s’organiser rapidement – « dans le courant du mois d’avril », estime une source proche du dossier, même si aucune date n’a encore été fixée. Après Ousmane Sonko, c’est Adji Sarr qui pourrait être entendue par le juge. Voire confrontée à son agresseur présumé, comme elle en fait elle-même la demande.

Vers un procès ?

Selon nos informations, la plaignante n’a pas encore été contactée par la justice. « Si elle a aussi hâte que justice se fasse, c’est parce qu’en dépit du contrôle judiciaire d’Ousmane Sonko, c’est elle qui est privée de liberté », assure un membre de son entourage.

La jeune femme racontait en mars dernier dans Jeune Afrique comment elle vivait recluse et isolée depuis un an, sous surveillance policière constante, en raison des menaces de mort dont elle fait l’objet. « Elle vit comme une prisonnière tandis qu’Ousmane Sonko est libre de ses activités. Le procès sera une libération pour elle », ajoute notre interlocuteur.

Placé sous contrôle judiciaire depuis plus d’un an, l’opposant s’est vu retirer son passeport et n’a pas le droit de quitter le territoire sénégalais. Il menaçait récemment de ne plus signer au registre du juge, après le rejet de sa deuxième demande de levée du contrôle judiciaire.

Un document audio a été diffusé récemment par un homme se présentant comme le marabout d’Adji Sarr

Ousmane Sonko a par ailleurs assuré qu’il ne serait « jamais emprisonné » à cause de ce dossier, qu’il espère voir déboucher sur un non-lieu. Il a également mis directement en cause ceux qu’il estime à l’origine du complot monté contre lui : Macky Sall, le ministre de l’Intérieur Antoine Diome, mais aussi Mamour Diallo.

Cet ancien directeur des Impôts et domaines avait été accusé par le leader du Pastef d’avoir détourné des fonds publics dans l’affaire dite des 94 milliards, avant d’être blanchi par une commission d’enquête parlementaire. Il avait alors déposé une plainte pour diffamation et injures publiques contre Ousmane Sonko.

Récupération politique

Plusieurs sources évoquent, sous couvert d’anonymat, le rôle trouble que jouerait ce membre de la majorité auprès d’Adji Sarr. Un document audio a fuité récemment, et serait une conversation enregistrée entre Mamour Diallo et la jeune fille par un homme qui se présente comme le marabout d’Adji Sarr.

Dans ce document sonore d’une vingtaine de minutes un homme discute avec une femme qu’il appelle « ma fille » ou « Adji », en lui demandant d’être patiente et en lui recommandant de faire attention à ses recommandations. Il évoque également la possibilité de lui procurer un passeport diplomatique après le procès.

Quand cette affaire a éclaté, des politiciens l’ont récupérée. C’est de bonne guerre. Mais cela n’accrédite en rien la thèse du complot

Rien ne permet d’établir aujourd’hui l’authenticité de ce document. Une source proche d’Adji Sarr déclare cependant : « Je crois bien que c’est elle. Mais cela ne constitue en rien un élément de preuve et n’a aucune valeur juridique. De plus, ça n’intéresse pas les faits en tant que tels. »

Véridique ou non, ce document audio vient toutefois relancer les partisans de la thèse du complot, qui estiment que la jeune fille a été achetée par le pouvoir afin de produire un faux témoignage. Un argument jugé « puéril » par la source citée plus haut : « Quand cette affaire a éclaté, des politiciens l’ont récupérée. C’est de bonne guerre. Mais cela n’accrédite en rien la thèse du complot. »