Politique

Mali : les raisons de l’offensive de l’EIGS dans la région de Ménaka

Depuis un mois, plusieurs villages des environs de Gao ont été ciblés par les jihadistes de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Entre 300 et 500 personnes ont été tuées, principalement des civils. C’est le bilan le plus lourd jamais enregistré depuis le début du conflit.

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Mis à jour le 5 avril 2022 à 10:07

Des combattants du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) et du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) patrouillent autour de la ville de Ménaka, le 21 novembre 2020. © SOULEYMANE AG ANARA/AFP

Des chapelets de corps recouverts d’un natte ou d’un bout de tissu, enterrés dans des fosses communes. Des marchés réduits en cendres, des villages pillés et désertés dont les murs portent les stigmates des horreurs passées, impactS de balles et traces de suie. Les rares images qui témoignent des événements sanglants qui frappent depuis le début du mois de mars la région de Ménaka, dans le nord-est du pays, sont terribles. Elles n’en donnent pas moins qu’un aperçu partiel des massacres qui s’y déroulent.

Voilà des semaines que les villages de cette zone dite des « trois frontières », à cheval sur le Mali, le Niger et le Burkina Faso, sont le théâtre des pires massacres de civils qu’a connu le Sahel depuis le début de la crise en 2012.

Nous faisons face à des centaines de combattants qui massacrent des civils et l’armée malienne n’intervient pas

Depuis le 8 mars, les hommes de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) mènent une série d’attaques meurtrières lors desquelles ils frappent « sans distinction », affirment plusieurs sources locales et humanitaires. Ils ont attaqué successivement les villages de Tamalat, d’Inchinanane ou encore d’Anderamboukane, tuant des centaines de civils.

Face à eux, les combattants du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia) et du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), groupes armés touaregs loyalistes – réputés proches du pouvoir central -, signataires de l’Accord de paix d’Alger, se battent presque seuls, quasiment sans soutien de l’armée régulière.

Silence des autorités

Le 13 mars, les Forces armées maliennes (Fama), qui n’ont pas su s’imposer dans la région depuis le début de la crise, ont bien mené des frappes aériennes dans la région de Ménaka, permettant « de desserrer l’étau et briser l’élan des groupes terroristes », selon les mots d’un communiqué de l’état-major des armées.

« Largement insuffisant », rétorque Fahad ag Almahmoud, le secrétaire général du Gatia. « Le gouvernement malien n’a même pas pris la peine d’émettre  un communiqué pour déplorer le nombre inédit de citoyens tués, fustige-t-il. Nous faisons face à des centaines de combattants qui massacrent des civils et l’armée malienne n’intervient pas. S’agit d’un manque de sincérité des autorités dans la lutte anti-terroriste, ou d’une volonté délibérée de laisser l’EIGS décimer les Touaregs ? »

Pourquoi ce silence des autorités ? « C’est très compliqué pour le gouvernement de se prononcer sur cette question. S’ils reconnaissent les massacres, les gens demanderont pourquoi ils ne sont pas intervenus », estime Andrew Lebovich, chercheur pour le Conseil européen des relations internationales (ECFR), spécialiste du Sahel.

Des victimes chaque jour

Reste que, face aux bilans vertigineux, le mutisme de Bamako est assourdissant. Depuis près d’un mois, les périodes de relatives accalmies entre les combats permettent à peine de prendre le temps d’enterrer les morts, et d’en estimer le nombre. Des sources locales et humanitaires évoquent des bilans allant de 300 à 500 morts, en majorité des civils, et de nouvelles victimes sont recensées chaque jour.

« C’est une attaque de grande envergure qui cible toutes les populations, sans distinction entre hommes armés, vieillards, enfants. La grande majorité des personnes tuées sont des civils », déplore Fahad ag Almahmoud. « Il est quasiment impossible d’établir un bilan précis mais pour les événements dans les villages de Tamalat, d’Inchinane, et d’Anderamboukane, plusieurs récits avancent des bilans de plus de 300 civils tués », précise Héni Nsaibia, chercheur au sein de l’Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled), organisation qui tient un décompte scrupuleux des événements sécuritaires dans la région. Le bilan ne cesse d’évoluer, les violences s’étant déplacées à environ 200 kilomètres au nord-ouest et se sont poursuivis dans la commune de Talataye à la fin du mois de mars.

Les pertes enregistrées dans les rangs des combattants touaregs, sont, elles-aussi, difficiles à estimer. Pour la seule bataille de Tamalat, Moussa ag Acharatoumane, leader du MSA, a ainsi évoqué 20 miliciens tués, tandis que l’EIGS a revendiqué en avoir tué 111. Le groupe jihadiste a par ailleurs affirmé avoir tué 250 combattants touaregs depuis le début de son offensive. « On estime que plus de 300 jihadistes ont mené l’offensive, quand le MSA, en infériorité numérique, n’en comptaient qu’un peu plus d’une centaine, avec des renforts déployés pour exfiltrer la population et enterrer les victimes », précise Héni Nsaibia.

Au moins 30 000 déplacés

Aux pertes humaines s’ajoutent d’importants dégâts matériels et des flux de déplacés extrêmement importants. Tous les villages pris pour cible par l’EIGS ont été pillés, les commerces, les vivres et les véhicules trouvés sur place ont été saisis ou incendiés. Traumatisés et démunis, les habitants ont déserté.

« Le nombre de déplacés est extrêmement fluctuant et continuer d’évoluer, mais il est inédit. Il y a de nouvelles arrivées chaque jour à mesure que se poursuivent les attaques. Nous comptons déjà 981 ménages arrivés à Ménaka, 500 autres à Inékare », confie Franck Vannetelle, directeur pays de l’ONG International Rescue Committee (IRC) qui déploie un programme d’urgence pour les déplacés. Il se dit « extrêmement préoccupé par la situation de vulnérabilité à laquelle est confrontée une grande majorité de civils à Ménaka », où les services sociaux de bases étaient déjà sous tension avant cet afflux.

« On voit des femmes, des vieux, des enfants arriver tous les jours. Mais ces derniers mois, les aliments sont devenus très chers. C’est la saison sèche et on a peu d’eau. La vie est déjà très difficile, on n’a pas les moyens d’accueillir tout le monde », se désespère un habitant de Ménaka qui a requis l’anonymat. Ceux qui n’ont pas rejoint Ménaka ont fui vers le Niger voisin. Au total, 30 000 des 120 000 habitants de la région auraient été contraints de fuir.

Zone d’influence de l’État islamique

Comment expliquer l’ampleur de ces massacres ? Zone d’influence de l’EIGS, la zone dite des « trois frontières » est le théâtre de combats entre les jihadistes et les anciens rebelles touaregs depuis plusieurs années. La nébuleuse jihadiste, dont les groupes mènent des attaques sanglantes dans les trois pays de cette zone transfrontalière, cible régulièrement les civils, comme ce fût le cas à Ouattagouna, dans la région de Gao, en août dernier, où une cinquantaine de personnes avaient été tuées lors d’un assaut jihadiste.

On parlait d’une sorte de trêve mais celle-ci ne faisait pas l’unanimité

Selon plusieurs sources, c’est cette fois l’assassinat d’un officier du MSA, le 1er mars, qui aurait constitué l’élément déclencheur du nouveau cycle de violences. En représailles, les anciens rebelles touaregs auraient bloqué certains accès à Tamalat aux jihadistes, lesquels ont répliqué en attaquant la localité.

« On parlait d’une sorte de trêve, tout à fait officieuse, entre le MSA et l’EIGS, mais celle-ci ne faisait pas l’unanimité au sein du MSA et était déjà très fragile. S’y ajoute que depuis l’an passé, l’EIGS fait face à un regain des tensions avec le JNIM [branche sahélienne d’Al-Qaïda], notamment autour de Tessit, et subit une très forte pression de la part de Barkhane», décrypte Andrew Lebovich.

Accès aux ressources

Depuis un peu plus d’un an, l’EIGS a essuyé d’importants revers, et plusieurs de ses hauts cadres ont été éliminés, au premier rang desquels Adnan Abou Walid al-Sahraoui, chef de l’EIGS tué en septembre dernier par les forces françaises.

L’EIGS a essuyé d’importants revers, et plusieurs de ses hauts cadres ont été éliminés

« Malgré l’attrition, le groupe a voulu montrer qu’il avait pu se reconstruire et se réorganiser. Pour cela, l’EIGS a pour habitude de frapper fort et sans distinction, analyse Héni Nsaibia. La zone frontalière entre Ménaka et Tahoua est une zone d’influence et un terrain de rassemblement de l’EIGS. Le groupe a intérêt à réaffirmer et étendre son influence dans la zone pour s’assurer liberté de circulation et accès aux marchés et aux ressources. »

Après avoir obtenu le statut de « Province du Sahel » par l’organisation centrale de l’État islamique, la branche sahélienne entend désormais réaffirmer son autorité régionale, à l’heure où ses rivaux du JNIM lui disputent une partie de la zone et que les forces françaises, qui avaient fait de l’EIGS leur principale cible, sont en train de plier bagages.