Politique

Algérie : la fermeture du quotidien Liberté, une décision politique ?

Depuis sa création, en 1992, Liberté a su résister à la fois aux pressions des islamistes comme à celles du pouvoir. Mais son propriétaire, Issad Rebrab, a décidé de mettre un terme à l’aventure. Explications.

Par - à Alger
Mis à jour le 4 avril 2022 à 16:01

Le quotidien a été créé en 1992 à Alger par trois journalistes. © YAD KRAMDI/AFP

Coup de tonnerre dans le paysage médiatique algérien : le quotidien Liberté, l’un des fleurons de la presse indépendante francophone, risque de fermer définitivement ses portes à compter du 6 avril. Son principal actionnaire, l’homme d’affaires et milliardaire Issad Rebrab, fondateur et propriétaire de Cevital, premier groupe privé du pays, a en effet annoncé son intention d’organiser, ce 6 avril, une assemblée générale dont l’ordre du jour sera le dépôt de bilan et la dissolution pure et simple du titre.

Aussitôt connue, cette décision de sabordage a provoqué stupeur et incompréhension au sein de la rédaction, dont les journalistes et salariés se sont réunis et organisés en collectif pour tenter de faire revenir l’homme d’affaires sur cette décision inattendue. Peine perdue : ce 2 avril, Malik Rebrab, directeur général du groupe Cevital, fils du propriétaire Issad Rebrab et son probable successeur, s’est déplacé au siège du journal pour confirmer la décision de son père d’acter la dissolution du titre, évoquant une « décision irréversible ».

Le quotidien devait pourtant renouer avec les bénéfices d’ici la fin de l’année

« Nous n’avons pas été avisés avant cette prise de décision complètement injustifiée. Pourquoi liquider le journal alors qu’il existe beaucoup d’autres solutions, comme sa reprise par un collectif de journalistes ou bien sa transformation en site d’info si la version papier n’est plus rentable ? », plaide, sous le sceau de l’anonymat, l’un des journalistes joint par téléphone.

D’autres sources au sein du journal affirment que si le titre a effectivement connu des difficultés financières dues au manque à gagner consécutif à la crise sanitaire, il était en train de rééquilibrer ses comptes depuis quelques mois.

Il devait même, selon son directeur financier, renouer avec les bénéfices d’ici à la fin de l’année. Il reste donc la piste des motifs politiques. À deux reprises, ces derniers mois, le journal a essuyé de vives critiques de la part des pouvoirs publics.

À couteaux tirés avec Tebboune

Le président Abdelmadjid Tebboune lui-même a nommément accusé le titre de « jeter de l’huile sur le feu » après un dossier consacré à la pénurie des produits alimentaires de base. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de Sonatrach, la société d’hydrocarbures qui fournit l’essentiel des recettes en devises du pays, d’accuser le journal d’avoir sciemment déformé les propos de son PDG, qui avait accordé un entretien par écrit à l’un de ses journalistes.

Sonatrach a déposé plainte en justice pour diffamation. Un responsable du journal, ainsi que le journaliste qui a réalisé l’entretien ont longuement été auditionnés avant qu’on ne signifie à ce dernier son placement sous contrôle judiciaire.

Issad Rebrab cherche simplement à plaire au pouvoir et à lui donner des gages de neutralité

« Le problème est qu’à chaque fois que Liberté se montre critique, les autorités pensent que c’est Rebrab qui est derrière ces “attaques” et qui continue à faire de la politique par le biais de son journal », affirment nos sources.

« Le dépôt de bilan pour difficultés financières est totalement injustifié. En voulant saborder le journal, Issad Rebrab cherche simplement à plaire au pouvoir et à lui donner des gages de neutralité », affirme un autre journaliste, qui a également requis l’anonymat.

Pour rappel, le fondateur de Cevital est sorti de prison le 31 décembre 2019 après huit mois de détention provisoire. Poursuivi pour infractions fiscales, bancaires et douanières, l’homme d’affaires avait été condamné à dix-huit mois de prison dont six mois ferme, alors que le parquet avait requis un an ferme. Cependant, depuis sa libération, Rebrab s’est fait très discret et s’est astreint à un silence dont il n’est pas coutumier.

Premier groupe privé du pays, Cevital est confronté à une baisse considérable de ses revenus à l’export depuis la décision prise le 13 mars dernier par le président Abdelmadjid Tebboune d’interdire l’exportation des produits alimentaires de grande consommation transformés localement avec des matières premières importées.

Premier producteur algérien de sucre et d’huile, Cevital a ainsi été contraint de mettre à l’arrêt les lignes de production de sa raffinerie sise au port de Bejaïa et de mettre en chômage technique les 800 employés.

« Décennie noire »

Fondé le 27 juin 1992 par trois journalistes et Issad Rebrab, Liberté s’était résolument placé dans le camp démocratique avec une ligne éditoriale opposée à l’intégrisme islamiste et au pouvoir autocratique. Durant la « décennie noire » des maquis islamistes, quatre salariés du titre, dont deux journalistes, avaient été assassinés par balles par des groupes terroristes.

Le journal a également vu à plusieurs reprises ses journalistes et responsables convoqués aux commissariats de police et devant les tribunaux pour répondre d’articles ou de dossiers jugés trop critiques. En août 2003, il a même été suspendu de parution une semaine avec d’autres titres de la presse indépendante.

Nous n’avons pas résisté aux balles du terrorisme et au harcèlement du pouvoir pour voir l’un des fondateurs du journal le saborder

Journalistes et employés sont résolus à se battre. « Il n’est pas question d’accepter cette mise à mort. Nous sommes résolus à nous battre pour maintenir en vie et en bonne santé le journal. Nous n’avons pas résisté aux balles du terrorisme islamiste et au harcèlement judiciaire et policier du pouvoir pour voir l’un de ses fondateurs le saborder », assure l’un de ses journalistes.

Ce dimanche 3 avril, une centaine d’intellectuels, chercheurs, universitaires et artistes algériens, dont Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Kamel Daoud et Mohamed Fellag, appellent à la préservation du titre « dont l’histoire se confond avec celle de l’Algérie contemporaine ».

L’appel souligne que le journal « appartient aussi à ses lecteurs dans leur diversité. Sa disparition serait une immense perte pour le pluralisme médiatique. Un coup dur pour les acquis démocratiques arrachés de haute lutte et de sacrifices. Une grande perte pour le pays ».

Dans un communiqué publié par le collectif du journal ce 3 avril, les salariés et journalistes font part de leur stupéfaction face à cette décision, au moment où le journal avait « engagé un train de mesures visant le redressement de la situation économique de l’entreprise ». « Au-delà de la disparition d’un titre emblématique et de ses conséquences sur la situation de son personnel, la liquidation de Liberté signe la fin d’une certaine idée de l’Algérie », concluent avec amertume les rédacteurs du communiqué.