Économie

Alioune Ndiaye (Orange) : « Wave, ce sont 20 000 emplois détruits au Sénégal »

Grand invité de l’économie RFI/Jeune Afrique, le patron d’Orange en Afrique et au Moyen-Orient commente l’arrivée de la fintech américaine en Afrique de l’Ouest, répond aux critiques sur le prix de l’Internet et salue le rôle positif de l’équipementier chinois Huawei sur le continent. 

Mis à jour le 5 avril 2022 à 10:10

Alioune Ndiaye, directeur général d’Orange Middle East and Africa, à Paris le 1er avril 2022. © Vincent Fournier pour JA.

Depuis 2018, Alioune Ndiaye est le DG d’Orange Middle-East and Africa (Omea), qui regroupe les 18 filiales du groupe français en Afrique et au Moyen-Orient. Si, sur le continent, Orange n’a concrétisé ces dernières années ni la grande fusion envisagée avec Airtel et MTN, ni son entrée sur le marché éthiopien, l’ex-patron de Sonatel conserve en interne une grosse côte. Sous sa direction, le chiffre d’affaires du holding est passé de 5,1 milliards d’euros à presque 6,4 milliards en 2021. Et c’est aujourd’hui, et de loin, le premier contributeur à la croissance d’Orange.

À quelques jours de l’arrivée de Christel Heydemann au poste de directrice générale en remplacement de Stéphane Richard, le Sénégalais est le grand invité de l’économie Jeune Afrique-RFI, émission diffusée le 2 avril sur RFI. Retrouvez les moments forts de l’interview réalisé avec Bruno Faure.

Jeune Afrique : Au moment où la gouvernance du groupe est bouleversée par la démission forcée de son PDG, Stéphane Richard, votre départ est-il d’actualité ?

Alioune Ndiaye : J’ai eu la chance dans ma carrière d’avoir toujours pu fixer le moment de la sortie. Et j’avais effectivement prévu de quitter mon poste cette année. Mais il y a l’arrivée d’une nouvelle directrice générale le 4 avril, d’un nouveau président en mai, et nous sommes en discussion pour trouver la manière dont je peux accompagner le groupe pendant cette phase de transition.

Le reproche revient constamment chez les consommateurs quand on leur parle des opérateurs télécoms, ils trouvent trop cher les prix des communications, d’Internet…

Orange fait tous les efforts pour que le prix soit le plus accessible possible. Les Nations unies considèrent que l’accès à Internet est abordable en Afrique quand le prix du gigaoctet est inférieur à 2 % du revenu brut mensuel par habitant. L’ensemble des opérateurs étaient en moyenne à 13,2 % en 2016, on est passé à 4,2 % en 2019. Concernant Orange, nous sommes dans 18 pays. Dans neuf d’entre eux, notre prix moyen est déjà inférieur à 2 % et dans tous nos pays les prix continuent à baisser.

Il y a toujours eu une pression fiscale que nous considérons comme un peu forte

L’augmentation des cours du pétrole, mais aussi les tensions sur le marché du blé, conséquences de la guerre en Ukraine, accentuent l’inflation partout dans le monde et y compris en Afrique. Les gouvernements cherchent des marges de manœuvre. Tous veulent éviter des mouvements de contestation sociale. Cela alimente-t-il la pression fiscale sur le secteur télécom ?

Nous avons toujours connu une pression fiscale un peu forte, avec jusqu’à 30 ou 40 % de notre chiffre d’affaires prélevé par l’État. Cette tendance est parfois alimentée par les institutions internationales. Le dialogue avec les gouvernements doit permettre d’établir un cadre fiscal et réglementaire plus prévisible, plus équilibré et adaptable à l’évolution rapide de notre industrie.

Vous le dites en des termes diplomatiques, cela vous met-il en colère ?

Ce n’est pas de la colère, c’est une conviction profonde. Le Mali, quoiqu’on en dise, a adopté un niveau de fiscalité raisonnable. Au départ, il n’y avait même pas de taxe sur le chiffre d’affaires spécifique au secteur télécoms, alors que maintenant elle atteint 6 ou 7 % dans chacun de nos pays. À moyen terme, les gouvernements qui font le pari d’un niveau de taxes supportable en fixant des obligations d’investissement adoptent un modèle plus vertueux, car ils ne brident pas le développement du secteur. Au Mali, nous sommes le premier contribuable et c’est l’un des pays où l’on génère le plus de revenus pour l’État.

Dans le plan quinquennal Engage 2025, dévoilé en 2019, Orange a annoncé viser sur le continent 900 millions d’euros de revenus issus de l’activité mobile money. Mais cette prévision date d’avant l’arrivée de la start-up Wave, qui secoue les marchés ouest-africains en cassant les prix.

Orange Money est un véritable succès. Lancé en 2018 dans 17 pays, on dénombre 70 millions de comptes ouverts et 400 000 points de ventes. Il reste encore un formidable potentiel dans ce domaine. En Afrique subsaharienne, 80 % des personnes ne disposent pas de compte bancaire. Évidemment, quand il y a autant de potentiel, cela attire d’autres investisseurs. L’arrivée de fintechs sur ce marché est tout à fait normale et nous aide à nous améliorer aussi.

Orange a décidé de se battre sur ses marchés : nous avons divisé notre prix par trois ou quatre, développé des applications pour être aussi digital que Wave

Le modèle de Wave est disruptif parce qu’il est financé par des fonds de capital-risque, peu attachés à la rentabilité à court terme. Ils investissent de l’argent en espérant que la start-up arrivera à prendre tout le marché et qu’à ce moment-là ils pourront revendre leur part en récupérant 10 ou 15 fois leur mise initiale. Cela ressemble au modèle d’Amazon : on brûle du cash – cela a duré plus de dix ans pour le site d’e-commerce – en espérant tuer la concurrence.

Orange a décidé de se battre sur ses marchés : nous avons divisé notre prix par trois ou quatre, développé des applications pour être aussi digital que Wave. Mais il ne faut pas que nos clients pensent que nous aurions pu le faire avant.

Pour quelle raison ?

Avec Orange Money, Orange a créé des dizaines de milliers d’emplois grâce au réseau de distributeurs que nous avons développé pour amener nos services au plus près de nos clients. La moitié du chiffre d’affaires leur revenait. Wave leur a fait perdre 50 % de leurs revenus. Quelque 20 000 emplois ont été détruits au Sénégal, on en perdra peut-être autant ailleurs. C’est la raison pour laquelle cette disruption ne pouvait pas venir d’Orange.

Sans les équipementiers chinois, la pénétration d’internet en Afrique ne serait pas la même

C’est une confrontation dont on parle moins avec le Covid-19 et la guerre en Ukraine aussi, mais le duel entre les États-Unis et la Chine n’est pas terminé. L’un des perdants à ce jour, dans le secteur des télécoms, c’est l’équipementier chinois Huawei, avec une chute de près de 30 % de son chiffre d’affaires en 2021. En Afrique, avez-vous réorienté une partie de vos achats vers d’autres fournisseurs ?

Notre stratégie sur le continent en matière de relations avec les équipementiers a toujours été de veiller à ne pas être dépendant de l’un d’entre eux. C’est pour cette raison qu’au début des années 2000, nous avons intégré Huawei. Aujourd’hui, le groupe chinois dispose de peut-être 65 à 70 % de parts de marché en Afrique, mais en partant de zéro il y a vingt ans.

 

Quand ils sont arrivés sur les marchés, les prix ont baissé de 40 %. Sans les équipementiers chinois, la pénétration d’internet en Afrique ne serait pas la même. Cela dit, la règle reste identique : on ne veut pas être dépendant d’un seul équipementier, il faut donc tout faire pour préserver sur le continent un marché pour des équipementiers autres que Huawei.

En matière de stabilité politique, l’Afrique n’est pas vraiment une assurance tout risque. En 2011, vous avez connu les Printemps arabes en Tunisie, en Égypte. Aujourd’hui, ce sont les coups d’État au Mali, en Guinée, au Burkina Faso. Comment gérez-vous vous cette question, en tant qu’investisseur ?  

Entre 2009 et 2018, Orange a connu une croissance moyenne annuelle de son revenu en Afrique de 4,2 %. Jamais elle n’a été négative sur cette décennie. C’est un continent où il y a pourtant eu les Printemps arabes, la dévaluation de 90 % de la livre égyptienne, la crise de la zone Uemoa [Union économique et monétaire ouest-africaine], les événements en Côte d’Ivoire… Malgré tout, notre activité africaine a montré sa résilience. Et c’est encore vrai ces dernières années. En 2019, notre croissance était 6,2 %, de 4,2 % en 2020 – malgré le Covid-19 et la récession –, et à deux chiffres l’an dernier. Ceci dit, les coups d’État posent des problèmes de sécurité. Mais leur impact économique n’est pas le plus important.