Politique

Tunisie : recadrage américain après la dissolution de l’Assemblée par Kaïs Saïed

Critiquée par Washington, la décision présidentielle d’en finir avec le Parlement, gelé depuis le 25 juillet, pourrait isoler un peu plus le pays sur la scène internationale.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 1 avril 2022 à 16:26

Ned Price, porte-parole du département d’État américain. © Manuel Balce Ceneta/AP/SIPA

« Un retour rapide à la gouvernance constitutionnelle, y compris un Parlement élu, est essentiel à la gouvernance démocratique et garantira un soutien généralisé et durable aux réformes nécessaires pour aider l’économie tunisienne à rebondir. » La déclaration est de Ned Price, porte-parole du département d’État américain.

Formulée lors du point quotidien de la Maison-Blanche, le 31 mars, elle traduit la position de Washington quant à la dissolution, la veille, de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) décidée par le président tunisien Kaïs Saïed, et aux poursuites engagées contre les députés pour atteinte à la sûreté de l’État.

Depuis que Kaïs Saïed s’est arrogé l’essentiel des pouvoirs le 25 juillet 2021, les États Unis sont très attentifs à chaque initiative du locataire de Carthage, qu’ils invitent à chaque fois à se conformer à la voie démocratique.

Jerandi n’a pas convaincu

Le ministre des Affaires étrangères, Othman Jerandi, a eu beau expliquer à la sous-secrétaire d’État chargée de la sécurité civile, de la démocratie et des droits humains, Uzra Zeya, en visite à Tunis le 27 mars, que la volonté d’accaparer tous les pouvoirs attribuée au chef de l’État était sans fondement et que les mesures du 25 juillet sont venues corriger le processus démocratique et empêcher sa dérive, ses arguments n’ont pas tenu face à la dissolution de l’Assemblée.

Le discours de la Tunisie ne prend plus, le mot démocratie a été éliminé du lexique officiel »

La Maison-Blanche donne ainsi le ton, imitée par les institutions occidentales et les partenaires de la Tunisie. L’ONU lui a ainsi emboîté le pas par la voix de Stéphane Dujarric, porte-parole du Palais de verre, qui a fait part de ses préoccupations après la dissolution du Parlement, exhortant la classe politique à ne pas provoquer une aggravation de la situation par des tensions supplémentaires. Si l’ONU, qui n’a cessé d’appeler au respect de l’État de droit, exprime de façon diplomatique sa position, les États-Unis prennent moins de pincettes.

Une manière de rappeler aux autorités tunisiennes qu’elles ne cochent pas toutes les cases pour obtenir un nouveau prêt du Fonds monétaire international (FMI). Comme c’est le cas à chaque fois, le FMI conditionne son intervention à la mise en place de réformes. Or, par trois fois depuis 2015, la Tunisie n’a pas tenu ses engagements. « Le discours de la Tunisie ne prend plus, le mot démocratie a été éliminé du lexique officiel », résume un détracteur de Kaïs Saïed.

« Complot »

D’autres ne l’entendent pas de cette oreille. Abid Briki, ancien syndicaliste et secrétaire général du parti Tunisie en avant, qui a exprimé son soutien à la dissolution de l’ARP, dénonce rien moins qu’un complot fomenté par les États-Unis et des parties étrangères, qui appuient les islamistes pour déstabiliser le pays.

Des théories qu’il faut bien qualifier de délirantes, mais qui rencontrent un certain écho au sein de l’opinion. Certains interprètent même en ce sens la tournée maghrébine du secrétaire d’État américain Antony Blinken et le fait qu’il ne se soit pas arrêté à Tunis.

Alger agacé par un communiqué de la présidence tunisienne

Des sources diplomatiques à Tunis font état de l’agacement d’Alger après que la présidence tunisienne, à la suite d’un échange téléphonique entre Kaïs Saïed et Abdelmadjid Tebboune, le 31 mars, a publié un communiqué faisant mention « de positions unifiées des deux pays qui partagent une histoire ainsi que la ferme volonté et la forte détermination de construire l’avenir sur les mêmes fondements et des principes communs ».

Alger a aussitôt réduit la portée  de cette conversation en précisant que les deux présidents avaient simplement échangé des vœux pour le ramadan, comme Saïed l’avait fait une heure auparavant avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi.

Déterminé à faire aboutir son projet, Kaïs Saïed, qui s’est coupé de la scène politique tunisienne, cherche des appuis à l’étranger, sans grand succès. Deux jours après la dissolution de l’ARP, l’Union européenne n’a pas encore fait part de sa position.