Politique

Guinée : Kassory Fofana prend la tête de l’ancien parti d’Alpha Condé sur fond de crise interne

L’ancien Premier ministre a officiellement pris les rênes du RPG Arc-en-ciel, au grand dam de certains militants.

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Mis à jour le 1 avril 2022 à 12:17

Ibrahima Kassory Fofana est le nouveau président du Comité exécutif provisoire du Rassemblement du peuple de Guinée. © CELLOU BINANI pour JA

Ibrahima Kassory Fofana était l’unique candidat en lice, ses adversaires ayant choisi de ne pas s’associer à l’événement, organisé dans un complexe hôtelier du centre-ville de Kaloum. À quelques pas de la primature, son ancien bureau, et du palais présidentiel de Sékhoutouréya, que l’ancien Premier ministre d’Alpha Condé lorgne désormais avec insistance.

Devant une haie de vigiles, le nouveau président du Comité exécutif provisoire du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel), l’ancien parti au pouvoir, a fait son entrée dans la salle sous les ovations d’un public composé de représentants des quatre coins de la Guinée : un total de 368 délégués du Bureau politique national, du Comité central, d’anciens députés…

La coordinatrice du parti, Hadja Nantou Chérif Konaté, l’ancien président de l’Assemblée nationale Claude Kory Kondiano, les ex-ministres El Hadj Tidiane Traoré, Bouréma Condé, Damantang Albert Camara, Sanoussy Bantama Sow ou encore Kiridi Bangoura ont, sans surprise, répondu présents. Tous soutiennent Kassory Fofana. En revanche, l’ancien président de l’Assemblée nationale Amadou Damaro Camara, les ex-ministres Mohamed Diané, Ibrahima Khalil Kaba et Abdoulaye Magassouba, entre autres, ont brillé par leur absence. Également sans surprise.

Mise en scène

L’ancien président du groupe parlementaire du RPG Aly Kaba a lu la résolution entérinant le choix de Kassory Fofana. « Quels sont ceux qui sont pour ? » a lancé au public le secrétaire général Saloum Cissé. À main levée et sous les ovations, le public s’est unanimement prononcé en faveur de la résolution, dont Saloum Cissé a déclaré l’adoption. « Les huit coordinations régionales et les organismes nationaux se sont exprimés à l’unanimité pour la désignation du camarade docteur Ibrahima Kassory Fofana comme président du Conseil exécutif national provisoire. La commission d’investiture a l’honneur de lui transmettre solennellement le présent acte avec tous les symboles du parti pour servir et valoir ce que de droit, partout où besoin sera », a déclaré Hadja Nantou Chérif Konaté, déclenchant à nouveau une vague d’approbation dans la salle toute acquise à l’ancien Premier ministre.

La mise en scène avait été travaillée avec soin. Vêtu d’un costume bleu, une casquette jaune (couleur du RPG) vissée sur le crâne, arborant un large sourire, Kassory Fofana se lève pour rejoindre la tribune. Il salue son public qui répond en agitant des mouchoirs jaunes. La scène dure plusieurs minutes. Quand le calme revient dans la salle, le nouveau président – provisoire – du RPG se lance dans un discours de remerciement à ses soutiens, et répète trois fois qu’il « accepte sans hésitation la proposition » de prendre les rênes du parti en attendant un prochain congrès.

« C’est avec une grande émotion que je prends la parole devant vous en ce jour de convention extraordinaire pour me prononcer avec humilité et honneur sur la proposition qui m’est faite », lance-t-il en préambule d’un discours d’une vingtaine de minutes au cours desquelles il a notamment pris soin d’adresser « une pensée pleine de respect et de gratitude à [son] grand frère, le président Alpha Condé, qui a accordé sa bénédiction à cette nomination ».

Les relations entre les deux hommes sont pourtant marquées par de nombreux aléas. D’abord allié politique d’Alpha Condé au second tour de la présidentielle de 2010, Kassory Fofana deviendra l’un de ses adversaires avant de le rejoindre à nouveau pour devenir son directeur de campagne en 2015. L’année suivante, il sera nommé ministre, et accèdera à la primature en mai 2018.

Cette année-là, Kassory Fofana annonce la fusion de son parti, la Guinée pour tous (GPT), avec le RPG Arc-en-ciel pour « consolider l’alliance » et affirme alors « partager la vision et les valeurs » d’Alpha Condé.

« Reprendre le pouvoir par les urnes »

L’ancien Premier ministre a profité de son intervention devant ses militants pour s’adresser directement à la junte dirigée par le colonel Mamadi Doumbouya. « Je lance un appel pressant au CNRD [Comité national du rassemblement pour le développement] pour la mise en place d’un cadre formel de discussion des questions concrètes relatives au retour à l’ordre constitutionnel, notamment la Constitution, la commission électorale, le fichier électoral et le calendrier électoral. J’en appelle au dialogue politique sur ces sujets. » En parallèle, il prône l’unité au sein du RPG, en vue de la reconquête du pouvoir.

Avant lui, Saloum Cissé, évoquant la tenue d’une « convention du renouveau » conformément aux statuts du parti, loin d’être une « décision unilatérale » du Bureau politique national, avait également abondé en ce sens. « Le putsch du 5 septembre n’a pas déstabilisé notre parti. Notre nouveau défi est de reprendre le pouvoir par les urnes », a-t-il lancé. « Près de sept mois après le changement intervenu dans notre pays, et au grand dam des oiseaux de mauvaise augure, le RPG, fort de son enracinement à la base, se tient solidement sur ses pieds », s’est encore félicité Kassory Fofana.

Guerre de succession

Sauf que, si l’ancien parti au pouvoir tient encore « debout », il est aujourd’hui profondément divisé. Le RPG est en effet en proie à une guerre de leadership depuis la chute de son fondateur, Alpha Condé, qui est actuellement à Abou Dhabi pour des raisons médicales. Plusieurs autres prétendants à la succession de l’ancien « patron », en particulier Ibrahima Khalil Kaba et Amadou Damaro Camara, s’opposent farouchement à l’intronisation de Kassory Fofana, décrite comme un « coup de force ». Ils contestent la version des partisans de l’ancien Premier ministre, qui affirment que ce dernier a été « choisi par Alpha Condé » pour prendre sa suite.

Le 30 mars, un groupe de jeunes frondeurs a publiquement désapprouvé la tenue de la convention, accusant Kassory Fofana de dépêcher des « missions politiques secrètes à l’intérieur du pays pour désorienter les militants et les responsables des objectifs réels du parti ». Pour eux, « ces manœuvres, dont la finalité est l’organisation d’une convention extraordinaire sans aucune base juridique légale et en violation flagrante des textes du parti, consistent à se tirer une couverture politique afin d’échapper aux juridictions du pays ». Et de conclure : « Nous demandons l’annulation immédiate de cette fameuse convention pour le maintien de l’unité d’action du parti. »

Kassory Fofana, lui, tente de minimiser l’ampleur des dissensions. « La vie du parti n’a pas toujours été un fleuve tranquille. Nous avons connu des crises internes qui, parfois, ont frisé l’adversité. Le RPG s’est à chaque fois efforcé de les surmonter. » Mais le nouveau président provisoire a-t-il les capacités de son prédécesseur ?