Politique

Tchad : dans les coulisses du pré-dialogue de Doha

Ouvert le 13 mars au Qatar, le pré-dialogue tchadien qui doit mener à un dialogue autour de la transition à N’Djamena en mai a bien failli tourner court. Les demandes des opposants étant maintenant entre les mains du CMT, des dizaines de chefs de l’opposition et de la rébellion patientent dans la capitale qatarie. Reportage.

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Par - envoyé spécial à Doha
Mis à jour le 1 avril 2022 à 20:20

Le ministre d’État aux Affaires étrangères du Qatar, Sultan bin Saad Al-Muraikhi (R), salue le Premier ministre tchadien, Albert Pahimi Padacke, au début des négociations de paix sur le Tchad, à Doha, la capitale du Qatar, le 13 mars 2022. © KARIM JAAFAR/AFP

« C’est le Retaj, dans la zone de l’ambassade de France », précise le message de ce chef politico-militaire. Mariott, Rotana, Retaj, Sheraton, Hilton, Four Seasons… En une vingtaine de jours de présence au Qatar, les quelque 300 participants au pré-dialogue tchadien ont eu le temps d’apprendre la carte hôtelière d’une capitale parsemée de cinq-étoiles.

Depuis le 13 mars, l’émirat du Qatar accueille le pré-dialogue tchadien, qui met aux prises une soixantaine de mouvements politiques et rebelles et le Conseil militaire de la transition (CMT), dirigé par Mahamat Idriss Déby Itno, homme fort du Tchad depuis la mort au front de son père, en avril 2021.

Les participants doivent parvenir à un accord sur les conditions préalables à un dialogue national inclusif prévu à N’Djamena, le 10 mai. Car pour dialoguer, il faut pré-dialoguer. C’est-à-dire obtenir notamment des garanties sur la sécurité des opposants et rebelles, dont certains combattent le pouvoir depuis trente ans. « Le début a été très laborieux », confie Abdelkerim Yacoub Koundougoumi, coordinateur du mouvement Projet pour une alternative crédible au Tchad (PACT), que nous retrouvons à la sortie du Sheraton, sur la corniche de Doha, entre les consultants en costume cintré venus assister au Forum international.

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« Le Qatar se présentait d’abord en facilitateur et non en médiateur. On a donc exigé que Doha se prononce plus clairement sur son rôle », poursuit ce représentant de la société civile. « Un face-à-face avec le gouvernement était hors de question pour nous », explique de son côté Mahamat Mahdi Ali, fondateur du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). C’est en combattant ce groupe rebelle qu’Idriss Déby Itno a été tué.

Pré-pré-dialogue au Marriott

Dès le lancement du pré-dialogue, le 13 mars, les opposants se retrouvent dans la tour du Marriott Marquis City Centre. « On a réalisé un pré-dialogue au pré-dialogue avec le gouvernement », sourit Abdelkerim Koundougoumi. L’idée est alors de distinguer les revendications… et les types d’opposants. Trois groupes émergent : celui de « Rome » (un peu plus d’une vingtaine de mouvements), celui de « Doha » et celui du « Qatar ».

« On va aller saluer les camarades qui sont là-bas », signale le coordinateur du PACT alors que nous tentons de circuler sur les rares trottoirs d’une ville conçue pour la voiture. Sans compter les innombrables chantiers qui doivent se terminer avant la Coupe du monde de football de décembre 2022 et qui barrent le passage aux rares piétons.

L’opposant, approuvé par ses deux camarades, évoque une « stratégie du gouvernement pour noyer la résistance »

Les « camarades », ce sont Brahim Hisseine (FACT) et Souradj Oumar Sakine (Mouvement pour la paix, la reconstruction et le développement – le MPRD du colonel Djibrine Dassert), installés à la terrasse d’un food-truck attenant au Sheraton. Les deux organisations font partie du groupe des « durs », celui de Rome. Présentations faites, nous nous installons.

« On a fait trois listes, une par groupe, reprend Abdelkerim Koundougoumi. Ceux qui ont déjà un accord avec Déby et qui veulent rentrer, ceux qui n’ont jamais rencontré le gouvernement et ceux qui sont allés à N’Djamena avec des demandes qui n’ont pas été satisfaites. »

Selon lui, ce triage a été rendu nécessaire par la présence en nombre d’ex-opposants réconciliés avec le pouvoir, mais qui se sont présentés à Doha à nouveau comme rebelles, comme Abdelwahid Aboud, nommé conseiller à la présidence le 18 mars. L’opposant, approuvé par ses deux camarades, évoque une « stratégie du gouvernement pour noyer la résistance ». À la faveur d’un vote, N’Djamena aurait ainsi espéré aboutir à des décisions qui lui auraient été favorables.

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« Le gouvernement tchadien a envoyé beaucoup de monde. Il a voulu aller très vite, trouver un consensus et signer un accord en une journée, explique de son côté un haut responsable qatari. Même si la situation est toujours compliquée, N’Djamena a compris que ce n’était pas la bonne approche, qu’il fallait d’abord identifier les partis réellement représentatifs. »

À la demande des opposants, l’émirat a accepté d’intervenir comme médiateur, et non plus comme facilitateur. Un statut qui fait de lui l’arbitre des discussions tchadiennes, et qui permettra aux organisations internationales d’être les garantes de l’application et du suivi d’un éventuel accord. « Les Qataris ne sont pas là simplement pour nous loger et payer des per-diem ! » s’amuse un responsable politico-militaire tchadien croisé à la sortie du City Centre Rotana, alors que souffle un vent à décorner les oryx.

« En alerte »

« Il ne faut pas décourager les Qataris, reprend un proche de la présidence du CMT joint par téléphone. Les discussions se déroulent bien, mais certains ont des demandes déplacées à ce stade. D’autres ont des positions jusqu’au-boutistes qui ne sont pas le signe d’une volonté de parvenir à un accord. »

Sans doute une référence aux vingt demandes dégagées par le groupe de Rome à Doha, et qui comprennent, entre autres, un cessez-le-feu, la libération des prisonniers politiques, l’ouverture d’enquêtes sur les exécutions extra-judiciaires et la fin de la répression de la contestation.

« Ce sont autant d’assurances pour notre sécurité quand nous irons à N’Djamena, et le signe de la bonne foi du gouvernement », plaide Brahimi Hisseine. La liste a été transmise au médiateur, qui doit ensuite la remettre au gouvernement tchadien. À l’heure où nous écrivons ces lignes, ce dernier n’a pas encore formulé de réponse.

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Autre source majeure de désaccord qui pointe : une éventuelle candidature à la présidentielle de Mahamat Idriss Déby Itno. Si elle n’est pas (encore ?) officielle, « elle ne serait pas mal vue par la communauté internationale, vu l’instabilité dans la région. D’autant que le rapport de forces sur le terrain n’est pas en faveur des rebelles… », reprend notre source proche de la présidence. « Je suis toujours en alerte et prêt à combattre », prévient un chef politico-militaire présent à Doha pour qui une candidature de Mahamat Idriss Déby Itno serait rédhibitoire pour la poursuite des discussions.

Timane Erdimi ne nie pas avoir tenté d’entrer en contact avec les « yeux bleus », mais évoque une conversation tronquée et sortie de son contexte

Timane Erdimi (UFR), 66 ans, envisage pour sa part avec un optimisme modéré l’aboutissement des discussions. En exil à Doha depuis douze ans, le chef politico-militaire, cousin d’Idriss Déby Itno, nous reçoit au Retaj, entre le « Café Zone » de l’hôtel et la réception. Dans le contexte des négociations, il se montre prudent et refuse d’être directement cité.

En février, après la diffusion d’un audio dans lequel il sollicitait l’aide de la société russe Wagner via un conseiller du président centrafricain, il avait été question de l’exclure du dialogue. Timane Erdimi ne nie pas avoir tenté d’entrer en contact avec les « yeux bleus », mais évoque une conversation tronquée et sortie de son contexte. Il assure aujourd’hui prendre toujours part au pré-dialogue et accorde une présomption de bonne volonté à Chérif Zane, le ministre des Affaires étrangères qui dirige la délégation du gouvernement tchadien venue à Doha.

Ce dernier est visiblement bien accepté par les opposants, notamment par Abakar Tollimi, le président du Conseil national de la résistance pour la démocratie (CNRD), que nous retrouvons à la cafétéria du Rotana. Dans l’entrée de l’hôtel, plusieurs représentants politico-militaires tchadiens, en tenue traditionnelle ou en survêtement, occupent les divans sous le regard du personnel indien, quelque peu interloqué.

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« Il n’y a pas de raison de ne pas y croire, assure l’opposant exilé en France. Mais le pouvoir a tenté de provoquer un cafouillage à l’ouverture du pré-dialogue. On m’a fait des propositions pour que je rentre au Tchad, mais je n’y reviendrai qu’en homme libre. » Abakar Tollimi présente ce complexe pré-dialogue comme un moment charnière pour le Tchad. « Le CMT a l’occasion d’entrer dans l’Histoire en organisant des élections libres. Les Tchadiens sont fatigués de la guerre, de l’exil. Il faut en finir avec l’image d’un pays de seigneurs de guerre », conclut-il.

Entre méfiance réciproque, positions inconciliables et ambitions personnelles, la voie d’un accord est étroite et le pré-dialogue promet de durer encore. « On s’ennuie ici à Doha, on veut passer le ramadan en famille ! » plaisante un responsable du Mouvement d’action et de renaissance.