Politique

Législatives au Sénégal : Macky Sall au pas de charge  

À quatre mois des législatives, fixées au 31 juillet 2022, le président sénégalais s’active pour mobiliser sa base. Son objectif : éviter une cohabitation à l’Assemblée nationale. 

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Mis à jour le 14 avril 2022 à 16:34

Le président Macky Sall lors de l’inauguration du Stade Abdoulaye-Wade, à Diamniadio, près de Dakar, le 24 février 2022. © Dieylani Seydi/Xinhua/SIPA

Comment faire taire les rancœurs et apaiser les frustrations au sein de la majorité présidentielle ? Depuis plusieurs semaines, Macky Sall est préoccupé par les remous qui agitent son camp alors que se profilent les élections législatives du 31 juillet. Ces derniers jours, le chef de l’État s’est donc attelé à rencontrer plusieurs leaders de Benno Bokk Yakaar (BBY, la coalition présidentielle) pour « ouvrir une nouvelle page de réconciliation, d’unification et de remobilisation ».

Le 28 mars, à l’occasion de l’inauguration d’un hôtel cinq­ étoiles construit par le groupe espagnol Riu Hotels & Resorts à Pointe Sarène, il est allé à Mbour, à 80 km de Dakar, pour échanger avec les responsables politiques du département. Deux jours plus tôt, après avoir inauguré le pont de Foundiougne, dans le Sine Saloum, il s’était rendu dans son fief de Fatick, où il avait reçu les leaders locaux de sa coalition.

Guerres d’ego

À chaque fois, Macky Sall a répété le même message : il faut s’unir pour enrayer la montée en puissance de l’opposition. Portée par la coalition Yewwi Askan Wi d’Ousmane Sonko et de Khalifa Sall, celle-ci a en effet remporté certaines des principales villes du pays – dont Dakar, Ziguinchor et Thiès – lors des élections locales du 23 janvier. « Gagner Foundiougne, ce n’est pas un débat. Je veux que Foundiougne soit parmi les quatre premiers départements du Sénégal [où Benno Bokk Yakaar gagnerait avec] au bas mot 88% à 90 % [des voix] », a lancé le chef de l’État.   

Dans certaines localités, jusqu’à quatre listes de la majorité se sont affrontées 

Lors du dernier scrutin, certains choix imposés par la présidence ont attisé les tensions et les guerres d’ego. Avec, pour conséquence, la multiplication de listes parallèles au sein même de la majorité. Pour éviter la dispersion des voix et satisfaire certains de ses lieutenants , Macky Sall avait d’ailleurs apporté sa caution à plusieurs d’entre elles.

« Dans certaines localités, jusqu’à quatre listes de la majorité se sont affrontées », soupire un membre de la coalition au pouvoir. « BBY était en position de force et pensait pouvoir remporter les grandes agglomérations, malgré ses divisions, analyse Mohamed Gueye, directeur de publication du Quotidien, l’un des journaux les plus lus à Dakar. Macky Sall a été piégé par sa propre indécision. »

Du fil à retordre

L’alliance présidentielle a tout de même raflé plus de 438 communes sur les 553 que compte le pays. Mais le nombre de voix exprimées en sa faveur est en net recul. Avec un peu plus de 40% des suffrages, elle fait moins bien qu’en 2019, quand Macky Sall avait recueilli 58% des suffrages au premier tour de la présidentielle.

Le principal enjeu, pour BBY, c’est d’éviter une cohabitation. Cela rendrait le pays ingouvernable »

« Un score pareil aux législatives lui ferait perdre la majorité absolue à l’Assemblée nationale, poursuit Mohamadou Mansour Ciss, analyste politique et expert électoral. Le principal enjeu, pour BBY, c’est d’éviter une cohabitation, qui rendrait le pays ingouvernable. »

Macky Sall en est bien conscient. La frange de l’opposition portée par Ousmane Sonko, Khalifa Sall ou encore Barthélémy Dias, le nouveau maire de Dakar, compte lui donner du fil à retordre. « Ces élections sont celles du président, celles qui vont clôturer son mandat, admet un conseiller du chef de l’État. Mais vont-elles confirmer l’hégémonie de la coalition présidentielle, ou bien marquer l’irruption de l’opposition dans les brèches creusées par nos propres divisions ? »

Pour l’instant, Macky Sall a décidé de surseoir à sa décision de nommer un nouveau chef de gouvernement. « Son Premier ministre sera forcément la tête de liste nationale des législatives, comme Mahammed Dionne l’avait été en 2017, veut croire l’un des membres du gouvernement. Le président ne peut pas prendre le risque de se choisir un chef de gouvernement maintenant et de le voir échouer lors du scrutin. » Sur cette question de calendrier toutefois, le président n’aurait pas définitivement tranché.

Il me faut la majorité absolue dans tous les départements »

À la mi-mars, il a en tout cas dépêché plusieurs missions dans les villes de l’intérieur du pays, en insistant sur les « frondeuses » : 186 émissaires ont été mobilisés, dont plusieurs membres du gouvernement et directeurs de sociétés publiques, comme Abdoulaye Saydou Sow, ministre de l’Urbanisme, envoyé à Matam (Est). Macky Sall lui-même s’est déplacé à Tambacounda (Centre) pour y adresser une mise en garde : « Il me faut la majorité absolue dans tous les départements. Ceux qui créeront des listes parallèles le feront contre moi et contre le Sénégal », a-t-il prévenu.

Taper du poing sur la table

« Nos divisions ont permis à l’opposition de faire une percée. Mais, si on agrège les suffrages recueillis par l’ensemble de la mouvance présidentielle, nous dépassons 60%, explique un cadre de l’Alliance pour la République (APR), le parti présidentiel. Il était donc primordial de taper du poing sur la table. »

Les enjeux des législatives sont bien plus importants que ceux des locales, et nous l’avons bien compris »,  ajoute Thierno Amadou Sy, membre de BBY et candidat dissident à la mairie de Nabadji Civol, dans le département de Matam.

Cet ancien journaliste fait également partie de la délégation envoyée à Kolda, en Casamance, et menée par Doudou Ka, le directeur de l’Aéroport international Blaise-Diagne. Dans cette ville du Sud, la bataille pour le contrôle de la commune avait opposé deux caciques du régime : Abdoulaye Bibi Baldé, maire sortant et directeur général de la Poste, investi par BBY, et Mame Boye Diao, le directeur des Impôts et Domaines, porté par une liste concurrente. Les deux hommes ont exprimé leur volonté de travailler ensemble.

Ce sont tout sauf des réconciliations de façade », veut croire un militant 

La presse sénégalaise s’est également fait l’écho de scènes de réconciliation entre barons du pouvoir. Comme à Linguère, dans la région de Louga, où Aly Ngouille Ndiaye, l’ancien ministre de l’Intérieur, et Samba Ndiobène Ka, actuel ministre du Développement communautaire, se sont serré la main alors qu’ils se regardaient en chiens de faïence depuis des semaines. Même chose à Kanel, dans le Nord-Est, où Daouda Dia, premier questeur de l’Assemblée nationale, et Mamadou Talla, ministre de l’Éducation nationale, se sont rapprochés alors qu’ils se vouaient une féroce inimitié.

Les faiblesses de l’opposition

Une mise en scène de circonstance ? « Ce sont tout sauf des réconciliations de façade », veut croire un militant de longue date du parti au pouvoir. « Les leaders promettent souvent de travailler ensemble jusqu’à ce que le président fixe son choix, qui peut ne pas toujours convenir à tout le monde », affirme Mohamadou Mansour Ciss, qui n’exclut pas l’émergence de vives dissensions si le choix des têtes de liste ne faisait pas consensus.

« Le risque de voir surgir des listes dissidentes est moins important que lors des élections locales, où les responsables veulent à tout prix montrer leur valeur politique », tempère un allié du président. Macky Sall a lui-même rencontré plusieurs candidats « indépendants », qui avaient mis sa coalition en difficulté lors des locales. Selon nos informations, le nouveau maire de Kaolack, Serigne Mboup, ou Abdoulaye Baldé, le maire sortant de Ziguinchor, ont ainsi été « abordés » par le pouvoir. « La décision de Macky Sall de ne pas sanctionner les dissidents en a surpris plus d’un. In fine, cela a permis de faire rentrer certaines personnes dans le rang », espère un proche du président.

L’opposition a elle aussi ses faiblesses. Elle devra procéder à un arbitrage, comme en 2017 : l’objectif des partis sera-t-il d’obtenir un maximum de députés à l’Assemblée, ou de mettre Macky Sall en difficulté ? », avance un responsable politique qui a rallié BBY après la réélection du chef de l’État, en 2019.

La tâche s’annonce cependant ardue. Aux prochaines législatives, il n’y aura que 165 sièges à pourvoir sur l’ensemble des 46 départements. « ll ne faut pas se voiler la face, il y aura sûrement de la frustration. Le chef de l’État devra donc trouver un équilibre », confie Mamoudou Wane, secrétaire national à la Vie politique du Parti socialiste (PS), allié de la coalition présidentielle. Manière de dire que tout ne dépend que de Macky Sall, finalement seul face à ses choix.