Immigration

D’origine européenne, ils sont devenus gabonais, sénégalais… et vivent sur le continent

Le Gabonais d'originie française Hugues Obiang Poitevin, alias Tatayo.

Le Gabonais d'originie française Hugues Obiang Poitevin, alias Tatayo. © Desirey Minkoh pour J.A.

Ils viennent du Canada, de France ou de Belgique. Célèbres ou anonymes, ils se sont construit une vie sur le continent et espèrent y terminer leurs jours.

Ne faites surtout pas à ce Gascon l’affront de le présenter comme français. À 64 ans, Hugues Obiang Poitevin se dit aux trois quarts gabonais, malgré sa double nationalité. Il jure que la deuxième partie de sa vie a débuté il y a déjà trente-cinq ans, après son initiation au bwiti, un culte traditionnel qui se fonde sur le bois sacré, l’iboga. Mais son aventure africaine a commencé dès 1971, quand il a rejoint au Gabon sa mère, employée dans une entreprise bordelaise chargée de construire un barrage hydroélectrique.

Première expérience : un voyage à bord d’un DC-10 franco-gabonais affrété pour exfiltrer, à la fin de la guerre civile au Nigeria, des enfants du Biafra vers des villages de réfugiés au Gabon. Hugues Obiang Poitevin a 21 ans. L’âge de penser à son avenir. "En Afrique, il suffisait alors d’être blanc pour avoir un métier", assène-t-il. Il s’improvise photographe, devient ensuite convoyeur de camions dans une société de transport dirigée par un ex-diamantaire corse de Centrafrique. Et croise la route du grand musicien André Njié Ovono, "spécialiste de la pharmacopée traditionnelle et de la relation à l’invisible". Une rencontre fondatrice, qui le façonnera et ouvrira en 1979 la voie à sa seconde vie. "Nous avons mis des années à nous apprivoiser", reconnaît celui qui parle aujourd’hui couramment le fang et a gagné ses galons, devenant nganga puis nima. À ce titre, il est habilité à donner le bois sacré, c’est-à-dire à initier d’autres personnes.

Hugues Obiang Poitevin est donc resté en Afrique, fasciné et enchanté par son mystère, sa spiritualité et ses savoirs ancestraux, qu’il a entrepris de défendre, dit-il. "Tatayo" (c’est son surnom) s’est lancé dans le tourisme d’initiation. Ce père de trois enfants, en couple avec Catherine Euillet, ex-accessoiriste de Coluche née au Cameroun, se vante d’avoir déjà initié quelque 180 personnes, dont 30 Gabonais. Certes, en ce 22 avril, il recevait un Australien, employé d’une ONG en Afghanistan, et une Chinoise, victime de sorcellerie. Mais Américains, Irlandais, Britanniques, Italiens et Néerlandais sont les nationalités les plus représentées. Et Tatayo de fustiger la méfiance des Français, qui à ses yeux s’apparente à un déni de la culture africaine. "On est content de voir les Noirs danser, ça s’arrête là !" s’emporte-t-il. Lui dit vouloir stopper l’acculturation d’une Afrique qui perd ses repères. Et si chaque candidat lui verse 3 000 euros pour trois semaines d’initiation, il jure redistribuer ses gains. Son seul privilège ? Vivre, à Libreville, à deux pas de la nouvelle résidence présidentielle de La Sablière.

Hugues Obiang Poitevin a conscience d’être la risée des autres Français du Gabon, mais n’en a cure. "Les Africains auraient donc le droit de faire "les choses des Blancs" et l’inverse ne serait pas vrai ? Les mauvaises langues me rappellent que plonger un tronc d’arbre dans un marigot ne le transforme pas en crocodile. Qu’importe ? Cela m’enrichit", plaide-t-il.

Tombé amoureux de l’Afrique en 1968

Plus célèbre que son compatriote, Richard Bohringer est, lui, tombé amoureux de l’Afrique en 1968, lors d’un voyage en Côte d’Ivoire. Mais il affirme l’avoir réellement rencontrée en 1995 sur le tournage, au Sénégal, du film Les Caprices d’un fleuve, de Bernard Giraudeau. Depuis, l’acteur vit dans le culte de ce pays, dont il est devenu citoyen en 2002. Pas un intervieweur n’échappe au récit de cette passion qu’il confesse également dans Carnet du Sénégal, livre hommage où se mêlent sentiments et poésie des mots suggérant des images de femmes en boubou, d’enfants, de marchés, d’animaux, de couleurs…

Son rapport aux Africains, l’acteur aux deux césars (meilleur second rôle pour L’Addition et meilleur acteur pour Le Grand Chemin) l’analysait ainsi dans une interview de 2003 : "[Ils] sont très malins, très intelligents. Il n’y a que les imbéciles qui pensent qu’ils sont tombés de l’arbre. Si on fait semblant de les aimer, ils le voient immédiatement. Mais il ne faut pas non plus être démagogue : un Africain con est un Africain con, et la bourgeoisie inventée africaine est aussi insupportable que la fausse bourgeoisie française." Aujourd’hui malade et soigné dans l’Hexagone, Bohringer affirme que l’Afrique lui a tout donné, intellectuellement et humainement, bien qu’il n’oublie pas sa culture et ses origines françaises. Il rêve de tracer une piste dans le Sahel, d’y ouvrir un chemin : son chemin.

Un projet qui, sans doute, séduirait l’ex-pilote belge Jacky Ickx, 69 ans, six fois vainqueur des 24 Heures du Mans. C’est le Paris-Dakar remporté en 1983 avec l’acteur Claude Brasseur qui lui révèle le continent. L’Afrique devient sienne en janvier 2009, quand il s’arrête avec son épouse, la chanteuse d’origine burundaise Khadja Nin, dans un village malien près de Ségou (à quelque 250 km au nord-est de Bamako). Conquis par la beauté des rives du fleuve Niger, ils veulent y acheter un lopin de terre. On le leur offre : là-bas, les terres ne se vendent pas.

En communion avec la nature

Rebaptisé Jacky Diarra, du nom de la famille propriétaire de la parcelle cédée, Jacky Ickx y vit en moyenne trois mois par an, sans piscine, sans golf, sans cinéma, en communion avec la nature, et espère bien y terminer ses jours. Ickx-Diarra affirme que son amour du continent lui permet d’en appréhender les forces et les faiblesses. Dans cette zone où l’eau est rare, l’ex-champion finance ainsi en toute discrétion la réalisation de forages. En janvier, un quotidien français dénombrait déjà une soixantaine de puits, d’une valeur de 6 500 euros chacun. "L’Afrique m’a fait comprendre qu’on ne peut pas recevoir sans donner. Ce n’est plus me, myself and I ["moi, moi et moi"]", explique-t-il.

Pour l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan, si l’attachement à leur pays d’accueil est souvent évoqué par les Occidentaux installés en Afrique – dont il fait partie -, les motivations des uns et des autres diffèrent profondément. En ce qui le concerne, son choix de devenir Nigérien dans les années 1990 est lié à son implication dans la vie universitaire et intellectuelle du pays. Arrivé pour la première fois en 1965 dans le cadre de ses études de doctorat, il y est retourné en 1993 pour y poursuivre sa carrière de chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), avant de prendre sa retraite en 2001. Désireux de choisir des thèmes d’étude qui contribuent à faire avancer le Niger, dont il parle parfaitement l’une des principales langues, le songhaï-zarma, il participe cette même année à la création du Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques sociales et le développement local (Lasdel).

Jean-Pierre Olivier de Sardan est fier du succès de son laboratoire, unique en Afrique francophone, et qui commence à acquérir une réputation internationale : "Un paradoxe enthousiasmant, pour le pays le plus pauvre du monde !" Il n’est pas devenu Nigérien pour jouer à l’Africain. Porter une tenue traditionnelle ne lui viendrait par exemple pas à l’esprit. En définitive, son histoire est celle d’une intégration au long cours.

L’esprit de partage et d’interaction humaine

Venu du froid montréalais il y a dix ans, le Canadien Alexandre Beaulieu, 35 ans, dit trouver en Algérie – un pays qu’il n’a plus l’intention de quitter – l’esprit de partage et d’interaction humaine qui se perd en Occident. Marié à une Algérienne et en attente de naturalisation, cet arabophone se destinait à la diplomatie. Un dernier petit job étudiant l’a d’abord conduit en Ukraine puis en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui directeur général de TBWADjaz, l’une des cinq premières agences de conseil d’Algérie, il avoue que ses affaires ont joué un rôle déterminant dans sa décision de rester. Mais soutient avoir monté son entreprise dans ce pays parce qu’il s’y sentait bien.

"L’Algérie, on l’adore ou on la déteste." Il l’a tout de suite aimée, surtout les gens : "Ils sont directs, ne font pas cas de ce que l’on pense d’eux. Vous savez tout de suite s’ils vous acceptent ou pas." Les paysages aussi l’ont séduit. Il les a explorés, parcourant cinq fois le désert du nord au sud dès la première année. Constantine et Oran l’ont envoûté. Une chose l’indispose pourtant en Algérie : la tendance de ses habitants à se contenter de peu. "Cela peut engendrer de la médiocrité", regrette-t-il.

Dernière demeure

Le Sénégal était le pays de coeur de Bruno Metsu, ancien sélectionneur français des Lions de la Teranga. Décédé le 15 octobre 2013 dans l’Hexagone à l’âge de 59 ans, il a été inhumé à Dakar le 21 octobre au cimetière musulman de Yoff (il s’était converti à l’islam), conformément à ses dernières volontés. Le réalisateur et ethnologue français Jean Rouch est, lui, enterré au Niger, où il est décédé le 18 février 2004. Il avait 86 ans.

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