Politique

Bouteflika président : pourquoi rien ne sera plus comme avant en Algérie

Par
Mis à jour le 16 mai 2014 à 17:55

Malgré sa confortable réélection le 17 avril, le président Abdelaziz Bouteflika entame un mandat nettement plus périlleux que les trois précédents. Explication.

Un an après l’accident vasculaire cérébral qui, le 27 avril 2013, a entamé ses capacités motrices et altéré gravement ses cordes vocales, Abdelaziz Bouteflika, 77 ans, a, sans surprise, été réélu pour un quatrième mandat, le 17 avril. Par voie épistolaire et à travers ses multiples voix autorisées – ses anciens Premiers ministres Abdelmalek Sellal, Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem, ses ministres Amara Benyounes, Amar Ghoul, ainsi que le secrétaire général du FLN, Amar Saïdani -, il a réussi à convaincre une majorité de votants (seulement 50,70 % de taux de participation) que ses aptitudes à poursuivre la mission qu’il a entamée il y a quinze ans demeuraient sinon intactes du moins suffisantes. À ceci près qu’il est conscient que ce quatrième mandat ne ressemblera en aucune manière aux précédents.

>> Lire aussi : Abdelaziz Bouteflika remanie partiellement le gouvernement Sellal

Plusieurs tabous brisés

L’image du chef de l’État accomplissant son devoir électoral en fauteuil roulant a marqué les esprits, écornant la sacralité de l’institution la plus puissante du système politique : la présidence de la République. Partisans et adversaires du chef de l’État, opinion et observateurs conviennent qu’une fois la prestation de serment achevée ce quinquennat s’inscrit dans la préparation de l’après-Bouteflika. Générationnelle ou idéologique, l’alternance est en marche. Mais une succession peut en cacher deux autres.

Au cours de la campagne électorale, plusieurs tabous ont été brisés. Outre le président de la République, tourné en dérision sur les réseaux sociaux, décrit par ses adversaires comme un handicapé sénile, exécutant ou mettant à exécution des décisions prises par "un entourage maléfique", deux autres rouages du système ont fait l’objet d’attaques inédites : l’Armée nationale populaire (ANP) et le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, services secrets). Des personnalités politiques, des officiers supérieurs à la retraite s’en sont pris nommément au général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, 74 ans, chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, lui reprochant de constituer "une menace pour la cohésion de la chaîne de commandement". Pas moins. Autre général sur la sellette, Mohamed Médiène, alias Toufik, 75 ans, inamovible chef des services secrets depuis près d’un quart de siècle. Avant de se trouver un successeur, Abdelaziz Bouteflika devra dénicher ceux des deux officiers les plus influents de l’armée. Ce n’est pas une mince affaire. Amoindri et affaibli, il devra faire face à une tâche délicate qu’aucun de ses prédécesseurs n’a eu à mener. Remplacer un chef d’état-major et un patron de services de renseignements ne nécessite théoriquement que la signature d’un décret présidentiel. Mais en Algérie, où l’armée et les services ont une telle importance dans l’édifice institutionnel, c’est une tout autre histoire.

Naissance de la IIe République

Autre particularité du quatrième mandat : la naissance de la IIe République. Comme l’ont promis Abdelaziz Bouteflika et ses cinq rivaux, l’Algérie devrait adopter, avant la fin de l’année, une nouvelle Constitution "consolidant le caractère républicain de l’État, confortant la séparation des pouvoirs, renforçant les droits de la femme, la pratique démocratique et les libertés individuelles", assure Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet présidentiel avec rang de ministre d’État. Selon quelle modalité ? Cela reste à déterminer. Un large spectre de l’opposition, allant de la gauche, incarnée par les trotskistes du Parti des travailleurs (PT, de Louisa Hanoune) et les sociodémocrates du Front des forces socialistes (FFS, d’Ahmed Betatache), aux islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP, d’obédience Frères musulmans) en passant par les laïcs du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, de Mohcine Bellabes), réclame l’élection d’une Constituante. Mais il est peu probable qu’Abdelaziz Bouteflika, pressé par le temps, adopte une telle démarche, longue et politiquement compliquée. Dans la foulée des révolutions arabes, il avait lancé, en mai et juin 2012, un large processus de concertation confié à une commission dirigée par Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation (Sénat) et secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND, deuxième force politique du pays). Un rapport a été élaboré, puis transmis à des constitutionnalistes qui ont remis leurs recommandations au chef de l’État. L’entourage du président assure que le texte, déjà prêt semble-t-il, devrait être soumis à la représentation nationale lors de la prochaine rentrée parlementaire, soit en septembre 2014, avec un projet de référendum dans la foulée.

Contestation de la victoire

"Boutefliquatre", comme l’appellent ses détracteurs, devra également faire face à deux nouveautés politiques. S’il a remporté le scrutin avec plus de 81 % des suffrages exprimés, une partie des abstentionnistes (49 % du corps électoral) ont répondu à l’appel au boycott lancé par certains partis. Par ailleurs, le million de bulletins blancs est légitimement revendiqué par le Front du changement (FC, d’Abdelmadjid Menasra, Frère musulman dissident), seule formation ayant appelé à participer au scrutin sans donner de consigne de vote. Et, pour la première fois dans la longue carrière politique de Bouteflika, un de ses rivaux lui conteste sa victoire invoquant, certes sans présenter de preuves, une fraude massive. Ali Benflis assure à qui veut l’entendre qu’il a été élu avec plus de 51 % des voix et que les résultats ont été manipulés au profit du président sortant. Ayant renoncé aux recours juridiques, l’ancien Premier ministre a opté pour la résistance politique en créant les Forces du changement, un conglomérat de la vingtaine de micropartis qui avaient soutenu sa candidature. Abdelaziz Bouteflika sera également confronté au "Front du refus". Les boycotteurs ont en effet décidé de convoquer une conférence nationale sur la transition, alors que le FFS, doyen de l’opposition et franc-tireur de naissance, organise, lui aussi, sa "conférence nationale" autour de personnalités politiques. Les uns et les autres veulent faire pression pour avoir leur mot à dire à propos de l’agenda et du contenu de la nouvelle Constitution. Mais la menace la plus inquiétante pour Bouteflika est ailleurs que dans la bataille des ego qui agite l’opposition. Elle a pour nom Barakat ! ("ça suffit !").

Né du refus d’un quatrième mandat, le mouvement Barakat ! n’est pas l’oeuvre d’une classe politique largement décrédibilisée, mais celle de la société civile. Associations estudiantines, syndicats autonomes et élite universitaire en constituent l’épine dorsale. Sa capacité de mobilisation pourrait se révéler beaucoup plus forte qu’on ne le dit. La volonté de descendre dans la rue pour exprimer son hostilité au pouvoir et la détermination à poursuivre le combat après l’élection sont porteuses de lourdes menaces, à commencer par des dérives policières aux conséquences imprévisibles. La vie en fauteuil roulant n’est pas des plus simples. Surtout quand on marche sur des oeufs.

Pendant ce temps-là à Iboudrarène…

Sans doute découragés par le dispositif militaire destiné à sécuriser les opérations de vote, les jihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) n’ont pu se manifester durant la campagne électorale. Ils se sont rattrapés au lendemain du scrutin. Dans la nuit du 19 au 20 avril, une unité de l’armée, revenant à la caserne à l’issue de son déploiement sur le terrain, est tombée dans une embuscade, à Iboudrarène, en Kabylie. Le mode opératoire est labellisé Aqmi : engin explosif sur le bord de la route, tirs nourris sur les véhicules immobilisés par la déflagration. Bilan : 11 conscrits tués et 5 autres blessés. Relâchement après une période de tension maximale ? Peut-être, mais de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la décision imprudente d’organiser un déplacement nocturne de soldats dans une "zone de guerre" qui ne dit pas son nom.