Politique

Maroc – service militaire obligatoire : trois ans plus tard, quel bilan ?

Supprimé en 2006 puis rétabli en 2019, le service militaire obligatoire fait office de remède à la crise sociale.

Mis à jour le 4 avril 2022 à 16:15

Recrutement pour le service militaire dans une base de l’armée de l’air à Kenitra, le 19 août 2019. © FADEL SENNA/AFP

Après avoir créé la polémique lors de son annonce, le projet de loi rétablissant le service militaire obligatoire a été adopté par le gouvernement en janvier 2019.

Trois ans plus tard, et après une interruption de deux ans due à la pandémie de Covid-19, les chiffres officiels de la commission centrale indiquent une forte augmentation du nombre de conscrits : 178 166 pour l’année 2022, soit une progression de 33 % par rapport à 2019.

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Les dispositions relatives au recrutement ont été définitivement arrêtées par l’exécutif. La loi 44.08 fixe la durée du service militaire à 12 mois et l’âge minimum des conscrits à 19 ans. Toute personne âgée de 19 à 25 ans est concernée par la conscription, sauf exemption.

La loi précise toutefois que les personnes exemptées « peuvent être sommées d’accomplir le service militaire jusqu’à l’âge de 40 ans révolus ». En cas d’absence à l’appel, il est prévu des peines de prison allant de 1 mois à 1 an pouvant être doublées si récidive.

Les motifs dérogatoires sont les suivants : incapacité physique, prise en charge de sa famille, mariage, poursuite d’études, frère ou sœur déjà conscrit. Sont également exemptés tous les fonctionnaires, membres du gouvernement, du Parlement, ainsi que tous les employés d’entreprises « dont les fonctions doivent être conservées au nom de l’intérêt public ».

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Pour les femmes et les Marocains résidant à l’étranger (MRE) inscrits sur les registres consulaires, le service militaire est facultatif. Mais ils peuvent, s’ils remplissent les conditions légales pour la convocation, se porter volontaires. En 2022, les femmes ont ainsi constitué 16 % du total des jeunes recensés.

Parcours physique et professionnel

Le déroulement du service militaire se divise en deux parties : une formation militaire générale de 4 mois, suivie d’une formation professionnelle dite de « spécialisation » de 8 mois. Lors de cette première phase, les enseignements dispensés sont à la fois théoriques et pratiques. 

La préparation physique des nouvelles recrues implique des parcours d’obstacles, le maniement d’armes, des exercices d’endurance ou des combats rapprochés. Cette première phase de la formation s’achève sur une initiation au tir lors d’expéditions groupées ou lors de séances individuelles. 

Concernant la deuxième partie du service militaire, les FAR propose une série de 64 spécialisations professionnelles, notamment dans l’informatique, la mécanique, la maçonnerie, la menuiserie, la plomberie ou encore la couture et la coiffure.

La conscription des MRE pourrait être d’actualité dans le cas d’une multiplication des centres de recrutement

L’intégration obligatoire des MRE ou des binationaux avait suscité un tollé sur les réseaux sociaux fin 2018. D’abord élément essentiel du projet de loi, cette mesure a été écartée. Un revirement que les FAR justifient par « la difficulté de recenser les MRE éligibles et d’imposer leur présence, et par leur nombre limité des places disponibles pour accueillir les appelés ». La même source ajoute : « Cette conscription des MRE pourrait être de nouveau d’actualité dans le cas d’une multiplication des centres de recrutement. » 

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L’approche gouvernementale mise davantage sur le volontariat que sur la contrainte. Kamal Kajja, enseignant-chercheur à l’université Euromed de Fès, salue cette stratégie : « Nous ne sommes pas dans la mobilisation forcée. Mais plus on sensibilise les personnes, plus on leur explique l’objectif derrière cette opération et plus on leur laisse la latitude du choix. Évidemment, on essaie de transmettre à travers le service militaire des valeurs patriotiques et de protection de l’intégrité territoriale. Mais il n’y a pas de volonté militariste. »  

Solde mensuelle et indemnités

Notre source au sein des FAR attribue la popularité du service militaire obligatoire à une série de facteurs : « la volonté de rejoindre l’institution qui englobe en elle toutes les valeurs nationalistes […] face aux menaces à nos frontières », « la perspective d’une situation professionnelle et sociale stables » face à « un taux de chômage qui ne cesse d’augmenter depuis la crise sanitaire » et « l’inscription à une formation professionnelle reconnue qui faciliterait l’accès au marché de l’emploi pour les jeunes n’ayant pas un niveau scolaire ou académique requis. »

Selon les indicateurs sociaux publiés par le Haut-Commissariat au plan, plus de deux tiers des demandeurs d’emploi (64,8 %) ont entre 15 et 29 ans. Un tiers de ces chômeurs (33,5 %) sont diplômés du supérieur et plus de la moitié (54,7 %) sont en quête de leur premier emploi. 

Pendant la durée du service militaire, une solde mensuelle est accordée aux appelés. Son montant varie en fonction du grade attribué à la recrue, lui-même fixé selon le niveau d’études. Un niveau d’études inférieur au baccalauréat équivaut au grade de soldat, soit une solde de 1 050 dirhams (97 euros).

La présentation du service militaire comme tremplin vers l’emploi est largement valorisée

Les bacheliers sont considérés comme sous-officiers et reçoivent 1 500 dirhams (140 euros). Pour un diplôme équivalent à la licence, le grade attribué est celui d’officier et la solde est fixée à 2 100 dirhams (196 euros).

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Ce salaire mensuel est exonéré de tout impôt et n’est soumis à aucun prélèvement. S’y ajoutent plusieurs avantages comme la gratuité de l’habillement, de l’hébergement, de l’alimentation et de l’accès aux soins dans les institutions hospitalières militaires. Une indemnité de transport et une indemnité spéciale sont prévues pour ceux qui serviront dans le secteur opérationnel Sud.

Stratégie numérique pour séduire les jeunes

La communication relative à la promotion du service militaire a été confiée à l’agence casablancaise Boomerang Communications. Sur son site, l’objectif de la campagne est décrit ainsi : « Véhiculer une image moderne en rupture avec le passé du service militaire, pousser les jeunes à l’auto-recensement et leur donner envie de rejoindre les rangs. »

La présentation du service militaire comme « tremplin pour l’accès à l’emploi » est largement valorisée. Cette intégration socio-professionnelle via la conscription est mise sur le même plan que le « développement des aptitudes physiques » et « la transmission des valeurs patriotiques ».

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Le dispositif mis en place par Boomerang se décline en deux axes : l’usage de spots TV, radio, presse, affichage, online, pour « changer la perception à l’égard du service militaire et mobiliser autour du recensement ».

Et le recours à 4 épisodes en vidéo : « informer de manière didactique sur la raison d’être du service militaire, le programme, les avantages et le déroulement du recensement ». L’agence, dirigée depuis décembre 2011 par Jamal Benkhadra, a aussi réalisé les campagnes pour les élections législatives de 2011, de 2016 et plus récemment de 2021.