Politique

Tunisie : huit mois après le 25-Juillet, Rached Ghannouchi se rebiffe

À l’initiative du chef d’Ennahdha, l’Assemblée, gelée depuis le 25 juillet, tiendra une séance plénière ce 30 mars. Une décision qui promet de cliver encore un peu plus l’opinion.

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Mis à jour le 30 mars 2022 à 13:46

Le chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi. © YASSINE GAIDI/Anadolu Agency via AFP

Gelé depuis le 25 juillet et la prise en main des pouvoirs par le président Kaïs Saïed, le Parlement tunisien semblait avoir acté sa mise à l’écart. Mais c’était compter sans la ténacité de certains partis, dont Ennahdha, qui, comme d’autres formations de l’hémicycle, a estimé que la décision présidentielle contrevenait à la Constitution.

Résultat, après près de huit mois de silence, Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, réendosse son costume de président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et réunit le bureau exécutif pour convoquer deux plénières, le 30 mars et le 2 avril.

À défaut de pouvoir se dérouler dans l’hémicycle du Bardo, placé sous bonne garde depuis le 25 juillet, ces réunions, en conformité avec le règlement intérieur de l’ARP, se tiendront à distance, comme cela a été l’usage durant la pandémie de Covid-19.

Des députés divisés

Ordre du jour de la première plénière : la fin des mesures exceptionnelles et l’annulation des décrets pris depuis le 25 juillet. La seconde plénière examinera la situation économique et financière du pays.

Certains estiment que la manœuvre de Rached Ghannouchi a le mérite de poser le problème de la légitimité des initiatives prises par Kaïs Saïed. Les paris sur la présence en plénière sont lancés, mais déjà, Nabil Hajji, député du Courant démocrate, entend exercer ses prérogatives d’élu. Tous n’en feront pas de même : certains boycottent et d’autres se rangent du côté de Kaïs Saïed.

Walid Jalled, député de Tahya Tounes, fait une lecture particulière de la situation : « Avec la consultation nationale, qui n’a été validée que par 500 000 voix, Kaïs Saïed fait moins bien qu’au premier tour de la présidentielle.

Sachant qu’au second tour il a bénéficié du report des voix de partis importants, tels qu’Ennahdha, avec lesquels il est aujourd’hui brouillé. Cette consultation est comme un test électoral et vu le recul de Kaïs Saïed, qui détient tous les pouvoirs, il est légitime de retourner à l’ARP. »

La construction du pays ne peut se faire qu’avec toutes les forces vives de la nation », assène Noureddine Taboubi

D’autres, comme Abir Moussi, appellent à dissoudre l’ARP et à aller vers des législatives anticipées. « Son parti, le Parti destourien libre (PDL), est sûr de l’emporter, aussi apporte-t-elle un appui à Kaïs Saïed, car il devra compter avec elle », commente un observateur.

Pour l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), il ne saurait être question de revenir à la situation qui a précédé le 25 juillet, mais il est aussi hors de question d’accepter un pouvoir unipersonnel.

« L’État n’est pas la propriété d’une personne, la construction du pays ne peut se faire qu’avec toutes les forces vives de la nation », assène le secrétaire général de la puissante centrale, Noureddine Taboubi.

Depuis plusieurs mois, c’est la première fois que Kaïs Saïed se retrouve face à une fronde organisée et transpartisane. Selon des sources à Carthage, les membres du Conseil national de sécurité, qu’il a réuni à la hâte le 28 mars en soirée, n’auraient pas soutenu sa proposition d’arrêter les membres du bureau de l’ARP.

Abir Moussi veut en finir avec Ghannouchi

« L’article 80, qui fait référence à un péril imminent [invoqué par le président à l’appui de ses décisions du 25 juillet 2021, ndlr], ne prévoit pas le gel des activités de l’hémicycle. Bien au contraire l’Assemblée est considérée en réunion permanente », explique un constitutionnaliste, qui rappelle aussi que le président de l’Assemblée et le chef du gouvernement doivent avoir été, au préalable, informés de l’activation de l’article 80 par le président, clause qui n’a pas été respectée.

En dernier recours, le président assure que toutes ces manœuvres sont inutiles, puisqu’il est question d’aller vers un dialogue national, qu’il refusait encore voilà peu. « Il fera des concessions, mais il veut être seul aux commandes », confie l’un de ses anciens étudiants.

L’ARP se dresse aujourd’hui face à Carthage, qu’elle accuse de prolonger volontairement la période des mesures d’exception afin de permettre à Kaïs Saïed de mettre en place son projet de démocratie populaire.

Il n’y aura pas le gouvernement de Carthage et celui du Bardo », assure un observateur, qui ne croit pas à la perspective d’un scénario à la libyenne

Le bras de fer tourne pour le moment à l’avantage de Rached Ghannouchi, le patron d’Ennahdha faisant pourtant l’objet d’un rejet général en Tunisie. Mais l’homme n’a justement plus rien à perdre, et a pris soin de laisser les vice-présidents de l’ARP, Tarek Fetiti et Samira Chaouachi, diriger les plénières.

Dans ce face à face frontal entre Kaïs Saïed et Rached Ghannouchi, s’immisce Abir Moussi, qui veut en finir avec le dirigeant islamiste et s’imposer comme le vis-à-vis politique de Kaïs Saïed.

Quelle que soit l’issue de la plénière, elle devrait fragiliser le président, le gouvernement et le nouveau Conseil de la magistrature, que certains vont s’empresser de juger illégitime. « Il n’y aura pas le gouvernement de Carthage et celui du Bardo », assure, comme pour s’en convaincre lui-même, un observateur, qui ne croit pas à la perspective d’un scénario à la libyenne.