Politique

Mali : Assimi Goïta va-t-il se séparer de Choguel Maïga ? 

Connu pour son franc-parler, qualifié de « gilet pare-balles » du président, le Premier ministre malien est l’un des hommes forts de la transition. Mais alors que les critiques montent de toute part, ses jours à la tête du gouvernement semblent comptés.

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Mis à jour le 30 mars 2022 à 16:26

Choguel Kokalla Maïga en septembre 2021, à New York © KENA BETANCUR / AFP

Les jours de Choguel Kokalla Maïga à la tête du gouvernement de transition sont-ils comptés  ? Depuis plusieurs mois, les rumeurs les plus folles sur son départ de la primature malienne, au bord du fleuve Djoliba, agitent les cercles politiques. Les noms de potentiels successeurs – Alousseni Sanou, Abdoulaye Diop – circulent et, selon nos informations, Assimi Goïta a engagé des consultations en vue d’un remaniement du gouvernement.

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Vendredi 11 mars, les téléphones ont sonné dans nombre de départements ministériels : chacun racontait que Choguel Maïga avait convoqué les ministres pour leur annoncer la démission du gouvernement. Fausse alerte. Mais la conjoncture est bien délicate pour le chef d’orchestre de l’action ministérielle. Adama Diarra, dit « Ben le cerveau », un proche des militaires au pouvoir, a même dû prendre la parole sur une radio locale pour assurer que la démission de Choguel Maïga « n’[était] pas à l’ordre du jour ».

Absentéisme au conseil des ministres

Son portrait en uniforme militaire a trôné en grand format à la descente du pont Fahd, en plein centre-ville de Bamako. Pour certains, Choguel Maïga est devenu un héros. Ses diatribes anti-colonialistes et anti-impérialistes adressées à Paris et à la Cedeao, qui a sanctionné le Mali, sont acclamées lors des manifestations anti-françaises. À tel point que ses partisans voient en lui le « vrai président », face à un Assimi Goïta qui aime rester dans l’ombre.

Certains ministres estiment que Choguel Maïga leur manque de respect

Aussi populaire qu’il soit, le Premier ministre semble avoir du mal à tenir son premier cercle. Au conseil des ministres hebdomadaire, l’absentéisme est devenu si visible que le président Assimi Goïta a dû, en personne, taper du poing sur la table, et pousser le chef du gouvernement à envoyer une lettre circulaire en forme de rappel à l’ordre : « Sauf empêchement dûment justifié, la présence de tous les membres du gouvernement est obligatoire. Pour ce faire, le Premier ministre ainsi que le secrétariat général du gouvernement doivent être régulièrement informés des motifs des absences de chaque ministre aux sessions du conseil des ministres, et cela avant la date de la tenue dudit conseil », indique la lettre en date du 9 mars 2022.

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Pourquoi certains font-ils l’école buissonnière ? Selon certaines indiscrétions, des ministres ont dénoncé le manque de respect du Premier ministre à leur égard. « Même si le ministre du Commerce essaie d’être dans ses bonnes grâces, Choguel Maïga n’a aucune estime pour lui. Et Ould Mahmoud lui en veut encore de lui avoir ôté le portefeuille de l’Agriculture pour le donner à un fidèle, Modibo Koné », assure une source gouvernementale. La défiance a même mené plusieurs membres du gouvernement à réclamer le départ du Premier ministre.

Scandale des logements sociaux

« Le problème, c’est Choguel Maiga », renchérissent des acteurs de la société civile. Alors qu’à son arrivée à la primature, il avait promis une « gouvernance de rupture par l’exemple », la publication d’une liste de bénéficiaires de logements sociaux a soulevé une grogne presque généralisée début février. Théoriquement « destinés aux populations à revenus faibles et intermédiaires », ces logements avaient été attribués à de nombreux proches des autorités de transition. Parmi ceux-ci, la fille de Choguel Maïga. Le chef du gouvernement a nié être au courant, tout en dénonçant « une stratégie de diabolisation élaborée depuis Paris avec des relais locaux ». Mais ni ce discours, ni l’annulation de l’attribution des logements par Assimi Goïta, n’ont suffi à faire retomber l’indignation.

Assimi Goïta doit prendre la mesure de la situation et engager un dialogue constructif

L’affaire a donné du grain à moudre à une partie de la classe politique réunie au sein du Cadre d’échanges des partis et regroupements politiques pour une transition réussie. Cette coalition a appelé à « la mise en place d’un gouvernement neutre, d’un Premier ministre qui ne soit pas partisan » et a annoncé la fin de la reconnaissance du régime en place au 25 mars 2022. « Assimi Goïta doit prendre la mesure de la situation et engager un dialogue constructif », affirme Modibo Soumaré, président du Cadre.

Selon lui, le courrier qu’ils ont adressé au président de la transition en février en vue de trouver une sortie de crise n’a jamais reçu de réponse. Et fin décembre, Choguel Maïga avait déjà refusé de les recevoir. « Ce n’est pas une priorité pour lui que de rencontrer le Cadre, composé d’acteurs qui ne sont pas de son avis, déplore Modibo Soumaré. La primature est animée par des militants d’une seule tendance. Ils traitent tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux “d’apatride” et les accusent de tous les pêchés ».

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Trop d’adversaires ?

Gouverner pourrait pourtant devenir compliqué pour le Premier ministre. Car il n’y a pas que l’opposition qui grince des dents. Depuis janvier, Choguel Maïga est sous le feu des critiques dans son propre camp, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Vendredi 4 mars, les membres du comité stratégique de la coalition se sont réunis pendant cinq heures à Badalabougou et se sont opposés sur des questions stratégiques. Des ténors comme Konimba Sidibé, Sy Kadiatou Sow, Modibo Sidibé, Mohamed Aly Bathily ont par ailleurs reproché à Choguel Maiga son refus de céder la présidence de ce comité.

La junte va le faire partir. Les militaires cherchent juste un prétexte

Face aux attaques contre le Premier ministre, une véritable campagne de soutien a été mise en branle par certains journaux favorables à la junte : ils dénoncent une « cabale » et « des coups bas » contre Choguel Maïga dont le but serait d’atteindre Assimi Goïta. Face à l’adversité, écrit cette presse, Choguel Maiga « encaisse » comme « un gilet pare-balles ». Ce rôle de pare-feu lui permettra-t-il de garder sa place ? Plusieurs sources l’affirment : Choguel Maïga a désormais trop d’adversaires. Ses jours sont bel et bien comptés, assure une source proche du régime. « La junte va le faire partir. Les militaires cherchent juste un prétexte », assure-t-elle.