Politique

Mali : Moussa Mara Premier ministre, le sens d’un remaniement

Mis à jour le 5 mai 2014 à 12:58

Confronté à l’impatience des Maliens et conscient du manque de résultats tangibles sur un certain nombre de dossiers, dont celui des négociations avec les groupes armés du Nord, Ibrahim Boubacar Keïta a remanié son équipe. Objectif : accélérer les réformes et montrer qu’il est le seul maître à bord.

Est-ce un aveu d’impuissance que de changer de Premier ministre sept mois seulement après son investiture ? Pour l’opposition, cela ne fait aucun doute. Le 5 avril, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a remplacé au poste de Premier ministre Oumar Tatam Ly, un banquier de 50 ans vierge de toute expérience politique, par Moussa Mara, un expert-comptable de 39 ans rompu aux joutes politiciennes. "Cela confirme qu’il y a un problème de gouvernance au sommet de l’État", juge Soumaïla Cissé, candidat malheureux à l’élection présidentielle d’août 2013.

Dans sa lettre de démission, Tatam Ly critique "des dysfonctionnements et des insuffisances" qui "réduisent grandement" la capacité du gouvernement "à relever les défis se présentant à lui". Il dénonce un manque de cohésion au sein de l’équipe gouvernementale et regrette à demi-mot de ne pas avoir eu les coudées franches pour mener à bien sa mission.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Quoique "extrêmement respectueux des institutions", selon son entourage, et "désireux de faire du Premier ministre le véritable patron du gouvernement", IBK n’a pas été élu pour faire de la figuration. Cela ne collerait pas avec l’histoire du Mali, habitué à voir des hommes forts occuper le palais de Koulouba. Ni avec le contexte dans lequel IBK a pris le pouvoir.

>> Lire l’interview de IBK : "Mon honneur n’est pas à jeter aux chiens"

Le redressement du Mali repose sur ses épaules

Porté à la tête du pays par une immense vague d’espoir, plébiscité par plus de trois électeurs sur quatre (77,6 %) le 11 août 2013, IBK ne s’est jamais offusqué de la réputation d’homme à poigne qui lui colle à la peau. Il en a même joué durant la campagne. Le président en a conclu que le redressement du Mali, meurtri par la guerre et par la déliquescence de son administration, repose sur ses seules épaules. Un tel raz-de-marée électoral "sera lourd à porter", admettait-il au lendemain de sa victoire. Cette mission, c’est avec des hommes de confiance qu’il entend la mener.

De fait, si Tatam Ly a sauté, c’est qu’il ne souhaitait plus travailler avec certains ministres qu’IBK, lui, voulait garder. Des ministres qui ont conservé leurs portefeuilles dans le nouveau gouvernement de Moussa Mara : Soumeylou Boubèye Maïga, à la Défense ; Bouaré Fily Sissoko, une ancienne de la Banque mondiale, à l’Économie et aux Finances ; Bocary Tréta, le secrétaire général du Rassemblement pour le Mali (RPM, parti présidentiel), au Développement rural.

Il n’y a qu’un patron au Mali, c’est IBK. Mara le sait et l’accepte", souffle un proche du président.

Dans le nouveau gouvernement, tous les postes clés sont tenus par des hommes du président : Boubèye Maïga et Tréta donc, mais aussi Mohamed Ali Bathily, un ami, qui reste au ministère de la Justice, l’un des chantiers prioritaires du chef de l’État. Le même Bathily avait coordonné les mouvements associatifs soutenant IBK durant la campagne présidentielle. Le général Sada Samaké garde la Sécurité et récupère l’Intérieur. Quant à Moustapha Ben Barka, un membre de la famille d’IBK, il est chargé de l’Industrie et de la Promotion des investissements, une autre priorité présidentielle. Enfin, Zahabi Ould Sidi Mohamed passe des Affaires étrangères à la Réconciliation nationale. Il y remplace Cheikh Oumar Diarrah, le seul proche du chef de l’État à quitter l’attelage. Ce diplomate avait beau être un intime d’IBK, il n’a pas résisté à l’animosité qu’il suscitait au sein du gouvernement et à la méfiance de la communauté internationale, qui voyait en lui un obstacle aux négociations avec les groupes armés du Nord.

Un bon communicant, à l’aise avec les journalistes

Il y a quelques mois, Moussa Mara disait en off de l’un de ses futurs ministres qu’il représentait "l’exemple même de ces politiciens dont il faut se débarrasser". Depuis qu’il s’est lancé dans la politique il y a dix ans, il a fait du changement de pratique et du renouvellement des cadres son leitmotiv, mais doit aujourd’hui composer avec certains de ceux qu’il critiquait hier. "Il n’y a qu’un patron au Mali, c’est IBK. Mara le sait et l’accepte", souffle un proche du président.

La mission du nouveau Premier ministre est claire : accélérer les réformes (sociales notamment) et, surtout, démontrer aux Maliens que le gouvernement travaille. Son profil de bon communicant, à l’aise avec les journalistes, plaide en sa faveur. Il sera aidé en cela par Mahamadou Camara, un proche parmi les proches d’IBK, qui quitte le cabinet présidentiel pour le ministère de l’Information et de la Communication. "On a péché dans ce domaine depuis sept mois, reconnaît un collaborateur du chef de l’État. Les Maliens ont l’impression que l’on ne fait rien. Ce n’est pas vrai, mais nous ne l’avons pas fait savoir. Les gens ont oublié dans quel état nous avons récupéré le pays. Les caisses étaient vides, l’administration ne répondait plus, l’armée était en lambeaux…"

Épuration de l’administration

Pas de changement de cap, donc. Même si la population s’impatiente de ne pas voir les conditions de vie s’améliorer et qu’à l’extérieur on s’irrite de la corruption et du piétinement des négociations avec les groupes armés du Nord. IBK, lui, n’a pas prévu de revoir sa copie. "On continue sur la même voie, on passe juste à l’étape suivante, explique l’un de ses conseillers. Au début, il nous fallait reconstruire l’État. Maintenant, nous allons engager les réformes, lancer les chantiers de l’emploi, de l’éducation et de la santé." C’est dans cette perspective que la plupart des ministres de la précédente équipe ont été conservés. À Koulouba aussi, IBK continue avec les mêmes : des hommes qui ont travaillé à ses côtés quand il était Premier ministre dans les années 1990 ou quand il présidait l’Assemblée nationale entre 2002 et 2007, et dans lesquels il a une confiance totale. Il s’agit de Toumani Djimé Diallo, le secrétaire général de la présidence, de Mahalmoudou Sabane, son "chargé de mission" aux prérogatives très larges, et du colonel-major Moussa Diawara, son ancien aide de camp. Ce dernier a été nommé à la très stratégique Direction générale de la sécurité d’État en octobre 2013, à la place de Sidy Alassane Touré, un proche du général Amadou Haya Sanogo.

Présenté par ses adversaires durant la campagne comme "le candidat de la junte", le président a évincé presque tous les hommes que les putschistes avaient placés.

Présenté par ses adversaires durant la campagne comme "le candidat de la junte", le président a d’ailleurs épuré l’administration, évinçant presque tous les hommes que les putschistes y avaient placés. Sanogo a été contraint de quitter son fief de Kati avant d’être inculpé et écroué dans le cadre de l’enquête sur la disparition, en mai 2012, d’une vingtaine de Bérets rouges fidèles à l’ancien président Amadou Toumani Touré. Plusieurs de ses lieutenants l’ont depuis rejoint en prison. Et tous les postes clés qu’occupaient les proches de Sanogo ont été "nettoyés". Les derniers à avoir été écartés sont les généraux Moussa Sinko Coulibaly (Administration territoriale) et Abdoulaye Koumaré (Équipement). Les deux hommes, issus de la junte et membres de l’équipe Tatam Ly, n’ont pas résisté au remaniement. S’ils "n’ont pas démérité", à en croire un conseiller du président, ils ont peut-être payé leur proximité avec Sanogo. IBK n’avait cessé de le proclamer durant la campagne : s’il était élu, il n’y aurait qu’un patron, et ce serait lui.

Le RPM ronge son frein…

Quand Ibrahim Boubacar Keïta a nommé à la primature Oumar Tatam Ly, un néophyte en politique, les caciques du Rassemblement pour le Mali (RPM) avaient maugréé avant de rapidement obtempérer. Quand Tatam Ly a été remplacé par Moussa Mara, qui n’est pas des leurs (il a créé son propre parti en 2010 : Yéléma, "Changement"), ils ont grogné plus fort. "On compte pour du beurre", s’est irrité un cadre du RPM, tout en rappelant que son parti compte 66 députés à l’Assemblée nationale, contre un seul pour Yéléma. Mais encore une fois, tout est rentré dans l’ordre lorsque les portefeuilles ont été distribués. "Rien de grave" donc, pour l’entourage du président, si ce n’est ce constat : pour l’heure, le RPM manque cruellement de figures en mesure d’occuper les plus hautes fonctions de l’État.