Politique

Crise Russie-Ukraine : vers un nouveau Printemps arabe ?

Tensions sur le marché du blé, explosion des cours du baril, incertitude du lendemain… La guerre en Ukraine peut-elle conduire à un soulèvement populaire arabe comparable à celui de 2011 ? Éléments de réponse.

Réservé aux abonnés
Par , , , - au Caire, Alger, Casablanca et Tunis
Mis à jour le 29 mars 2022 à 18:45

En Tunisie, la situation est telle que la FAO évoque un risque de famine. © Yassine Gaidi/Anadolu Agency via AFP

En 2010-2011, la flambée du prix des matières premières, en particulier celui du blé, figurait parmi les causes principales du vent de révolte qui avait soufflé sur le monde arabe. Aujourd’hui, le conflit entre la Russie et l’Ukraine met au supplice un grand nombre d’économies dépendantes au blé importé de ces deux pays, notamment en Afrique du Nord. Va-t-on assister à un nouveau « Printemps arabe » ? État des lieux dans les quatre pays les plus peuplés d’Afrique du Nord.

Tunisie

Un mois après le déclenchement du conflit russo-ukrainien, Alexandre Zolotov, ambassadeur de la Fédération de Russie en Tunisie, confirme la volonté de Moscou de « continuer à contribuer à la sécurité alimentaire et énergétique de la Tunisie ».

L’expert en énergie Mustapha Haddad souligne « une grande dépendance à l’égard de l’étranger avec environ 57 % des besoins du pays en énergie importés, ainsi qu’un mix électrique dépendant presque exclusivement du gaz naturel à hauteur de 97 % ».

Faute de pouvoir déployer un plan d’urgence opérationnel et de mettre en place une stratégie de crise, la Tunisie ne peut que compter sur le gaz algérien. Sur les 5 milliards de m3 qu’elle consomme par an, 2 milliards sont produits en Tunisie et 3 milliards proviennent d’Algérie, dont la moitié est livrée en échange du passage du gazoduc sur le territoire tunisien. Le 1,5 milliard de m3 restant fait l’objet d’un contrat.

Sauf surprise, nous avons passé le cap pour 2022, mais il faudra mener un travail de négociations et de programmation pour 2023

Mais la demande en Tunisie s’accroît et devra composer avec la disponibilité du gaz et la saturation du gazoduc, ainsi qu’avec un coût qui n’était pas prévu dans son budget. « L’hiver est fini en Europe, sauf surprise, nous avons passé le cap pour 2022, mais il faudra mener un travail de négociations et de programmation pour 2023 », précise un ingénieur de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg).

Ce qui vaut pour l’énergie vaut aussi pour les céréales et les oléagineux. Avec des besoins annuels à hauteur de 1,5 million de tonnes de blé tendre, 1 million de tonnes d’orge et 0,5 million de tonne de blé dur, la Tunisie compte sur le marché international pour couvrir 50 % de sa consommation et dépend à 40 % de l’Ukraine pour le blé tendre.

L’actuelle pénurie de farine, semoule et dérivés est surtout due à l’appétence du marché libyen qui tarit la disponibilité de ces produits, subventionnés par l’Etat et qui font l’objet d’un marché noir entre les deux pays.

Une tension sur le secteur agro-alimentaire, et céréalier en particulier, qui répercute la tendance haussière des marchés mondiaux en reprise post-Covid et menace la sécurité alimentaire du pays.

La Tunisie avait réussi, malgré des finances publiques exsangues, à sécuriser ses approvisionnements fin 2021. Mais c’était compter sans les effets de la guerre en Ukraine et la difficulté d’anticiper une probable augmentation du coût du transport et la disponibilité en engrais azotés dont l’Ukraine et la Russie sont productrices.

Un manque de liquidités et une guerre à des milliers de kilomètres rangent la Tunisie parmi les pays où il y a un risque de famine, selon la FAO. « Il semble que nous n’ayons pas tiré les leçons de la crise de 2008 qui avait fragilisé nos pays et nos équilibres sociaux, et alimenté les révoltes survenues quelques années plus tard. La question de la redéfinition de la place de l’agriculture dans l’échelle des politiques publiques est essentielle.

Mais l’Union européenne (UE) aurait aussi intérêt à regarder un peu plus en direction du sud de la Méditerranée. Sans quoi les problèmes migratoires iront s’aggravant », alerte Leith Ben Becher, agriculteur et fondateur du Syndicat des agriculteurs de Tunisie (Synagri).

Maroc

Au royaume, la colère couvait déjà, mais la guerre russo-ukrainienne risque d’aggraver la situation. Début février, vingt-trois jours avant l’invasion russe en Ukraine, des mouvements de protestation contre la vie chère ont éclaté aux quatre coins du pays, avec des appels à la démission du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, nommé en septembre 2021. Depuis des mois, l’inflation (+4,7 %) rogne le pouvoir d’achat des Marocains.

Tous les prix ont augmenté : +14 % pour l’eau minérale, +5 % pour l’huile et +6 % pour la farine, alors que le SMIG est d’environ 240 euros. En cause : deux ans de crise sanitaire, une croissance économique en berne (0,7 %), une très grave sécheresse, mais aussi le double effet de l’inflation mondiale et de la guerre en Ukraine.

Le 16 mars, les prix du carburant ont atteint un pic historique : 11,93 dirhams (1,11 euro) le litre pour le gazole, 14,18 dirhams (1,32 euro) le litre pour l’essence : du jamais vu au Maroc, au point que de nombreux usagers, incrédules, ont immortalisé l’événement avec leur smartphone.

À l’approche du mois de ramadan – une période où les Marocains augmentent sensiblement leur consommation de nourriture, notamment de blé –, la production agricole nationale a diminué de 75 %, passant de 103,2 millions de quintaux en 2021 à 25 millions de quintaux en 2022. Ces dernières années, le royaume a connu une série d’épisodes de sécheresse de plus en plus longs et intenses dus au déficit pluviométrique. Depuis 2018, la production céréalière a même été divisée par trois, tandis que les barrages ne dépassent pas un taux de remplissage de 30 %. Or le pays est tributaire de son secteur agricole, qui représente 14 % du PIB.

Tous les ans, le Maroc importe entre 60 et 75 millions de quintaux de céréales des États-Unis, de la France, du Canada et de l’Ukraine. Les importations de blé ukrainien ne dépassent pas les 26 %, mais le prix de la tonne de blé a augmenté de 21,3 % depuis l’année dernière.

Très mobilisé, le gouvernement marocain a mis en place une batterie de mesures d’urgence

Se voulant rassurant, le gouvernement marocain a annoncé que le pays bénéficiait d’un stock de blé d’une durée de plus de cinq mois, jusqu’en septembre 2022. Le royaume ne subira donc pas de pénurie, mais il paiera son blé très cher, de quoi creuser un peu plus le déficit budgétaire, déjà estimé à 6,5 % du PIB.

L’économie marocaine se trouve donc sur une ligne de crête. Très mobilisé, le gouvernement a mis en place une batterie de mesures d’urgence : une « assurance sécheresse » pour les agriculteurs et les petits exploitants d’un montant total de 1 milliard d’euros, des subventions pour la farine et les suspensions des droits de douane pour le blé.

Pour de nombreux observateurs, ces mesures ne suffiront pas à endiguer cette crise multidimensionnelle. Certains plaident pour des réformes structurelles plutôt que conjoncturelles : lutte contre l’économie de rente, réforme de l’assiette fiscale, voire un changement de modèle économique et agricole.

L’autre pilier de l’économie nationale n’est autre que le tourisme, qui reprend des couleurs depuis la réouverture des frontières, le 7 février dernier, mais jusqu’à quand ? Si plusieurs experts du secteurs affirment que le Maroc pourrait atteindre le nombre de touristes pré-pandémie (13 millions) avant 2023, la flambée des prix du pétrole pourrait limiter les déplacements de nombreux voyageurs.

Si au cours des prochains mois, le gouvernement Akhannouch – dont la mission principale est de mener la généralisation de la protection sociale – ne parvient pas à maintenir le cap dans la tempête, le spectre d’une contestation sociale pourrait devenir une réalité

Égypte

Dès le début de la guerre, le prix de nombreuses denrées alimentaires ont connu une hausse inédite. Le prix du pain, produit de base de l’alimentation des Égyptiens, a augmenté de 50 %, la tonne de farine passant de 8 500 livres à 11 000 livres. Si cette augmentation est due en partie à la guerre russo-ukrainienne, certains accusent les commerçants de tenter de profiter du conflit pour spéculer à la hausse.

« L’Égypte est l’un des pays les plus touchés par la crise liée à la guerre. Elle dépend de la Russie et de l’Ukraine pour l’importation des denrées essentielles, dont le blé et le maïs », confirme à Jeune Afrique Elhami al-Merghani, membre du bureau politique du parti d’opposition La Coalition populaire socialiste. Premier importateur mondial de blé, l’Égypte a acheté 12,4 millions de tonnes de blé en 2021, dont 80 % proviennent de la Russie et de l’Ukraine.

Par crainte d’une révolte populaire, le gouvernement s’efforce de rassurer une population de 103 millions de personnes. Des campagnes ont également été lancées pour traquer les commerçants qui monopolisent les denrées, notamment la farine. Les forces armées, la police et le gouvernement ont annoncé fournir au marché une grande quantité de denrées alimentaires à bas prix, via des expositions-ventes. Le gouvernement a également fourni une quantité de farine au marché privé pour aider à stabiliser les prix et a annoncé un gel du prix du pain.

L’État a également interdit l’exportation de cinq denrées, dont les pâtes, les lentilles, les haricots et le blé. Si le gouvernement espère voir la production locale du blé couvrir les besoins cette année, il a obligé pour cela les agriculteurs à vendre 60 % de leur récolte à l’État.

« Il y a une colère face à cette hausse des prix, notamment celui du pain. Il y a une impatience palpable contre la politique économique adoptée par le régime, qui a nui aux classes pauvre et moyenne. Le taux de pauvreté de la population atteint aujourd’hui 60 % en Égypte… », confie le chercheur Abdel Khalek Farouk, président du Centre indépendant Al-Nil pour les études économiques et stratégiques.

« Dès le début de la crise, on a constaté une réaction rapide du gouvernement pour anticiper toute aggravation. Le pouvoir a également changé son discours habituel et ne parle plus de la possibilité de cesser de subventionner le pain. Le régime de Sissi craint à l’évidence les répercussions de cette crise, dont une révolte populaire », ajoute-t-il.

Algérie

« Je n’ai pas de semoule aujourd’hui, mais vous pouvez en trouver dans d’autres magasins », rassure le gérant d’une épicerie de Kouba face à une jeune femme inquiète de ne pas trouver le produit sur les étalages.

En Algérie, il n’y a pas encore de pénurie de farine et de semoule, mais la population se montre anxieuse, fait des réserves et vide les rayons à la veille du ramadan. Si le pays n’a pas pour l’instant cédé à la panique, c’est qu’il dispose d’un stock de sécurité suffisant pour couvrir les besoins internes jusqu’à la fin de l’année, assure le ministère de l’Agriculture.

Il est temps de développer chez nous les produits stratégiques pour garantir notre sécurité alimentaire et préserver notre souveraineté

Après une mauvaise campagne de récoltes en 2021, -38 %, les importations algériennes en céréales, essentiellement du blé tendre, ont connu une hausse de 25 %. Deuxième consommateur africain de blé, et cinquième importateur mondial de céréales derrière l’Égypte, la Chine, l’Indonésie et la Turquie, l’Algérie sera donc, à terme, inévitablement impactée par la  guerre en Ukraine, estime Mokrane Nouad, consultant en agroalimentaire.

Certes, l’Algérie profite de l’explosion du prix du pétrole, mais en étant importateur net de produits alimentaires de grande consommation, dont les prix ont eux aussi flambé, des pénuries sont possibles » confie l’expert à Jeune Afrique.

Et d’étayer : « L’Ukraine représente 50 % de la production mondiale. Ses clients vont se rabattre sur le Canada. Les pays européens vont eux privilégier l’option d’un échange entre eux. Les prix vont augmenter et on arrivera à un moment où la demande ne pourra plus être satisfaite, alors que nous n’en sommes qu’au le début de la  crise. »

L’Algérie importe du blé tendre de France, du Canada, d’Allemagne, des États-Unis, d’Espagne, du Mexique et, depuis 2021, de la Russie. Mais pour Mokrane Nouad, il est temps « de développer chez nous les produits stratégiques pour garantir notre sécurité alimentaire et préserver notre souveraineté ».

La Russie et l’Ukraine représentent aussi 20 % des exportations mondiales de maïs et 30 % d’orge, principales céréales utilisées dans la filière de l’élevage. « Il  faut redouter à terme une pénurie de viande, de lait et d’œufs en Algérie. C’est tout le système alimentaire qui sera perturbé », conclut l’expert. L’Algérie a décidé, le 15 mars, d’interdire l’exportation du sucre, des pâtes, de l’huile, de la semoule et de tous les dérivés du blé.