Politique

RDC-Rwanda : le rapport confidentiel des renseignements congolais sur les rebelles du M23

L’armée congolaise affirme avoir arrêté deux soldats rwandais dans un contexte de recrudescence des combats contre le M23. Mais Kigali dément son implication. JA s’est procuré un document qui éclaire la situation.

Réservé aux abonnés
Par
Mis à jour le 12 avril 2022 à 15:17

Félix Tshisekedi et Paul Kagame, lors de leur entretien en Jordanie, le 24 mars. © Présidence Rwanda

Que cache la résurgence du Mouvement du 23 Mars (M23) ? Depuis plusieurs mois, ce groupe rebelle – pourtant défait par l’armée congolaise en 2013 – connaît un inquiétant regain d’activité dans le Nord-Kivu, alimentant les suspicions d’un soutien étranger. Plusieurs attaques ont été répertoriées depuis novembre dernier, mais la tension est montée d’un cran le 27 mars, avec la multiplication des affrontements entre le mouvement et l’armée congolaise dans les localités de Chanzu et Runyoni, dans le territoire de Rutshuru.

À Lire RDC : le spectre d’un retour du M23

Le 28, le général Sylvain Ekenge, porte-parole du gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima Kongba, a directement mis en cause les Forces de défense du Rwanda (RDF), explicitement accusées de soutenir le M23. Il a également affirmé que deux soldats de l’armée rwandaise avaient été arrêtés au cours des attaques : l’adjudant Jean-Pierre Habyarimana et le soldat de rang John Uwajeneza Muhindi. Les RDF ont réfuté ces accusations dans la foulée, dans un communiqué, démentant que les deux soldats arrêtés faisaient partie de leurs membres. Ils ont affirmé qu’ils avaient été arrêtés un mois plus tôt et que cette question avait déjà été évoquée lors d’une rencontre entre les services de renseignements des deux pays en février, à Kigali.

Jeune Afrique a eu accès à la présentation réalisée au cours de cette réunion par la partie congolaise. Intitulé Évaluation des menaces communes, ce document est le compte-rendu d’un exposé réalisé le 25 février à Kigali par le général Michel Mandiangu, patron par intérim du renseignement militaire congolais.

Nouveaux recrutements

Comme mentionné dans le communiqué des RDF, le rapport aborde notamment le cas des deux éléments annoncés comme arrêtés par les FARDC au cours des récents affrontements. Selon la présentation du général Mandiangu, l’adjudant Jean-Pierre Habyarimana a été arrêté le 1 février 2022, et non lors des attaques des 27 et 28 mars. La date de l’interpellation de John Uwajeneza Muhindi n’est pas précisée mais plusieurs sources – dans l’entourage du président Tshisekedi comme du côté de Kigali – assurent qu’il a, lui aussi, été arrêté en février dernier. Le rapport précise juste que, selon les informations des renseignements militaires congolais, il aurait été recruté dans le district de Nyabihu, dans l’Ouest du Rwanda.

Les ex-M23 recrutent les démobilisés RDF, les ex-CNDP et des réfugiés

Le remplaçant du général Delphin Kahimbi explique aussi que « après leur défaite en 2013, les ex-M23 se sont réfugiés les uns au Rwanda (sous la direction politique de Jean-Marie Runiga) et les autres en Ouganda (sous celle de Bertrand Bisimwa). » « Suite à des négociations, certains ont été rapatriés avec leurs équipements et les réfractaires, comme le noyau de Sultani Makenga, [qui sont] restés, continuent à mener des attaques contre les positions des FARDC », poursuit le rapport, qui précise que « pour renforcer leurs rangs, les ex-M23 recrutent les démobilisés RDF, les ex-CNDP [Congrès national pour la défense du peuple, ancienne rébellion congolaise] et les réfugiés qu’ils rassemblent à Ruhengeri, au Nord du Rwanda. » Trois éléments des RDF sont cités dans le rapport congolais comme participants au recrutement : les major Célestin Senkoko, Eugène Murego et Désiré.

Les travaux menés par les renseignements congolais apportent d’autres précisions, notamment sur les effectifs du M23. Selon la présentation du patron intérimaire du renseignement, il s’agirait d’un groupe de 200 à 250 hommes, placé sous le commandement de Sultani Makenga, dont le ravitaillement serait assuré « dans les pays voisins où ils se trouvent » et « à partir des incursions et raids [menés] en RDC ».

La frustration de Kigali

À Lire Comment Félix Tshisekedi et Paul Kagame élaborent leur stratégie conjointe face à l’insécurité dans l’est de la RDC

En conclusion de ce rapport, qui cite les ex-M23 et les FDLR comme les « deux menaces communes les plus importantes », il est précisé que « s’agissant des ex-M23, il sied de constater curieusement que ces derniers ont intensifié leurs attaques à un moment où la RDC et l’Ouganda lancent les travaux de construction des infrastructures routières pour l’intégration de la sous-région (axe Bunagana-Goma). » Le document préconise aussi « l’implication du Rwanda pour vider la question des ex-M23, notamment par le démantèlement de leur base, de leur réseau de recrutement et de ravitaillement sur le territoire rwandais ».

Paul Kagame et Félix Tshisekedi se sont à nouveau entretenus en Jordanie le 24 mars

Le flou entourant la résurgence des ex-M23 renforce la méfiance d’une partie de la sphère politique congolaise vis-à-vis de Kigali. Une feuille de route censée dessiner les contours et les conditions d’un rapatriement des anciens combattants rebelles présents au Rwanda existe, mais sa mise en place patine. Dans leur communiqué, les RDF accusent le gouvernement congolais d’être responsable du retard dans la conclusion de ce processus de rapatriement.

Paul Kagame et Félix Tshisekedi se sont à nouveau entretenus en Jordanie le 24 mars. Peu d’informations ont circulé à ce sujet. Une source au sein de la diplomatie rwandaise nous a simplement assuré que ce tête-à-tête s’était bien déroulé. Si le président congolais a entrepris, dès le début de son mandat, de renforcer ses relations avec ses voisins, et notamment le Rwanda, son rapprochement avec l’Ouganda et le lancement d’une opération conjointe dans le Nord-Kivu et l’Ituri a, semble-t-il, alimenté une forme de frustration à Kigali. En conflit avec Kampala depuis plusieurs années – malgré une timide reprise des relations par le biais de Muhoozi Kainerugaba, le fils de Yoweri Museveni – le Rwanda espère, depuis le début du mandat de Tshisekedi, renforcer sa coopération sécuritaire sur le terrain en RDC.

À Lire RDC-Rwanda : ce que prévoit l’accord pour le rapatriement des ex-combattants du M23

Reste à connaître l’impact qu’aura ce nouvel accrochage entre les deux voisins. L’ambassadeur du Rwanda en RDC, Vincent Karega, doit être reçu par le ministre congolais des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, ce 29 mars. Contacté par Jeune Afrique, un membre du premier cercle de Félix Tshisekedi évoque le malaise généré par la communication des FARDC. « C’est une situation qui nous embarrasse et embarrasse même le président. Il y aura des sanctions », assure cette même source.

En attendant d’éventuelles sanctions, les FARDC ont affirmé ce 29 mars, alors que les combats se poursuivent dans le territoire de Rutshuru, que les ex-M23 avaient également abattu un hélicoptère de la Monusco qui effectuait un vol de reconnaissance dans la zone de Chanzu.