Société

Ramadan : de la reconnaissance sociologique à l’émergence économique

Dans beaucoup de pays, le ramadan est devenu une source de business. Mais quel est le sens spirituel de ces semaines de jeûne, qui ne sont pas spécifiques à l’islam ?

Mis à jour le 7 avril 2022 à 17:08
Kamel Meziti

Par Kamel Meziti

Historien, spécialiste de l'islam, auteur notamment du "Dictionnaire de l'islamophobie" (Bayard) et de "Mission Djihad" (Les Points sur les I).

Prières de l’Aïd al-Fitr, à la mosquée Kocatepe, à Ankara, le 13 mai 2021. © Adem Altan/AFP

Tout ou presque a été dit sur ce moment fort du calendrier musulman. Les musulmans de France et du monde attendent avec impatience le ramadan, qui devrait débuter cette année le 1er ou le 2 avril. Cette période de jeûne, manifestement de plus en plus suivie par les fidèles, comme le révèlent les enquêtes de terrain, a intégré le paysage sociologique et économique de l’Hexagone.

Sa visibilité cultuelle et culturelle s’en est d’autant accrue pour les fidèles de l’islam et dépasse la sphère religieuse. Confrontées à une demande croissante de produits halal, les grandes enseignes ont compris l’enjeu et proposent, depuis des années déjà, des gammes culinaires de plus en plus élaborées à une clientèle désormais considérée comme une part de marché non négligeable, surtout durant le ramadan, période très propice à la consommation de produits labellisés halal [1].

Marché halal

Alors que le bio pèse, en France, 3 milliards d’euros, le marché halal est évalué à 5,5 milliards et connaît une progression constante depuis 2009. Les Grandes et moyennes surfaces (GMS) en sont les premiers bénéficiaires, puisqu’elles réalisent 80% de ces ventes  (4,5 milliards d’euros), le reste étant le fruit de la Restauration hors domicile (RHD).

La France jouit en effet d’une position privilégiée en ce domaine, car elle abrite une large population musulmane. [2][3] À l’échelle mondiale, ce marché représenterait 500 milliards d’euros et, en Europe, 67 milliards. Mais, au-delà de ces considérations très terre-à-terre – très sonnantes diront certains –, le ramadan, quatrième pilier de l’islam, représente avant tout, pour les musulmans, un effort spirituel que l’on exerce sur soi-même. Il ne peut être réduit à une simple pratique superficielle du jeûne.

Démarche intérieure, le jeûne incite à l’humilité et à la sincérité

Par son intensité et sa longueur, il se différencie de toute autre pratique religieuse. Le jeûne ou siyam, qui dure 29 ou 30 jours en fonction du calendrier lunaire, est intrinsèquement une démarche intérieure. Il ne se manifeste pas par une action extérieure, à l’instar des mouvements de la prière ou des actes rituels du pèlerinage, par exemple. Cet acte, qui implique le for intérieur et incite à l’humilité et à la sincérité, appartient non au jeûneur mais à Dieu lui-même, selon une célèbre formule prophétique :

« Toute bonne œuvre est une expiation. Le jeûne m’appartient, et c’est Moi [Dieu] qui le récompense. »

Cette pratique ancestrale du jeûne est intégrée dans le dogme même de l’islam, et, dès la seconde année de l’Hégire, devient une prescription coranique pour la jeune communauté des croyants :

« Ô vous qui croyez ! Le jeûne vous a été prescrit comme il l’a été à ceux qui vous ont précédés. Ainsi atteindrez-vous la piété » (S.2, V.183).

Patrimoine universel

À cet égard, l’islam ne vient pas innover, et s’inscrit pleinement dans les objectifs du jeûne établi dans les autres communautés, notamment israélites et chrétiennes. Comment d’ailleurs en serait-il autrement, dans la mesure où le Coran est considéré, par ses adeptes, comme « le dernier Testament » et que l’islam, révélé à l’humanité par le sceau de la Prophétie, au VIIe siècle de l’ère chrétienne, n’est que le parachèvement des messages antérieurs ?

La pratique du jeûne rituel fait partie en quelque sorte de ce patrimoine universel, dans le sillage de la tradition abrahamique, dans laquelle s’inscrit l’islam. C’est ainsi que, dans l’Ancien Testament, Daniel demande à Dieu d’épargner Jérusalem, qui a péché « avec jeûne, sac et cendre » (Dn, 9 :3). Moïse jeûne quarante jours et quarante nuits pour supplier Dieu d’épargner son peuple, qui s’est perverti avec le veau d’or (Dt, 9). Quant à Jésus, « il  fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable. Il jeûna durant quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim. » (Matt. 4 : 2).

Il permet de réprimer la convoitise de la chair et de la bonne chère

Le jeûne, on le voit, ne constitue donc pas une spécificité de l’islam, même si ce dernier lui a accordé une base doctrinale forte.

La Vierge Marie (Esseyida Meryem), qui occupe une place prépondérante dans l’islam, est mentionnée dans le Saint Coran dans la sourate éponyme, au sujet de la nativité de Jésus :

« Lorsque tu verras (Ô Marie !) quelque mortel, dis : “J’ai voué un jeûne [de la parole] au Miséricordieux ; je ne parlerai à personne aujourd’hui” » (S.19, V.26).

Il n’est donc pas étonnant que, autant d’un point de vue théologique qu’historique, le concept du jeûne, le siyam, trouve toute sa place dans le lexique et la syntaxe coraniques.

Ramadan, neuvième mois lunaire du calendrier islamique, devenu par extrapolation synonyme de jeûne par excellence, constitue un ressourcement inépuisable. Témoin de la première révélation du Coran pendant la Nuit du destin (Laylatoul Qadr), il représente un moment très fort de la dévotion musulmane, notamment après la prière de la nuit, qui se prolonge précisément avec le Texte sacré, lu intégralement à la mosquée, à l’issue du mois sacré, avec la communauté des croyants.

L’une des finalités du jeûne consiste à prémunir le croyant du péché : il permet de réprimer la convoitise de la chair ou de la bonne chère. Ainsi, l’ensemble du corps est convié au jeûne et chaque organe – la langue, les yeux, les oreilles… – a une abstinence qui le caractérise.

Ce n’est pas seulement jeûner avec son estomac, mais avec tout son corps, et surtout avec son cœur

Le siyam est donc l’un des instruments de la foi, puisqu’il permet au croyant de s’élever spirituellement, en se détachant de ses passions pour mieux se réorienter vers le Créateur. Lesquelles passions sont assimilées au veau d’or ou autres idoles, constituant ainsi un obstacle au salut de l’homme. Le Coran est explicite en la matière :

« As-tu vu celui qui a pris ses passions pour divinité ? » (S.25 V.43)

Sagesse divine

Jeûner implique donc le contrôle des pulsions négatives, l’encadrement de l’ego pour l’inviter à renouer avec le Très-Haut et atteindre cette quiétude intérieure qui trouve sa consécration à travers l’invocation divine ou dhikr, conformément à l’invitation coranique :

« N’est-ce pas avec le souvenir de Dieu que les cœurs s’apaisent ? » (S.13 V.28).

On l’aura compris, l’observance des conditions extérieures du jeûne, bien que nécessaire, est loin d’être suffisante pour en faire un acte ayant une véritable portée spirituelle. Jeûner, ce n’est pas seulement jeûner avec son estomac, mais avec tout son corps, et surtout avec son cœur. De nombreuses références de la Sunna (Tradition prophétique) viennent confirmer cette vérité, inhérente à la sagesse divine.

« Le jeûne est un bouclier. Lorsque l’un de vous jeûne, qu’il ne prononce pas de paroles obscènes et qu’il ne se mette pas en colère. Si quelqu’un l’insulte ou l’agresse, qu’il dise : “Je jeûne” deux fois. »

« Celui qui n’abandonne pas le mensonge et les mauvaises actions, alors Dieu n’a pas besoin qu’il abandonne sa nourriture ni sa boisson. »

Un autre propos du Prophète prévient le croyant : « Combien de jeûneurs ne récoltent de leur jeûne que la faim et la soif ! »

On attribue, aussi, à Omar Ibn al-Khattab, deuxième calife de l’islam, la formule suivante : « Le jeûne ne consiste pas à se priver de boisson et de nourriture uniquement, mais il consiste également à s’abstenir du mensonge, de la fausseté et des paroles futiles. »

Ainsi les Compagnons et les Ancêtres Pieux (Assalafou assalih) œuvraient-ils à travers la pratique rituelle du jeûne à purifier leur âme et leurs sens de tout péché et de toute transgression.

S’élever vers Dieu

Ramadan représente un mois d’effort pour retrouver le sens de l’effort. Véritable acte d’adoration et de méditation pieuse, le siyam appelle au respect de quelques règles : soustraire son regard de tout ce qui est blâmable et réprouvé, retenir sa langue du bavardage, du mensonge, des insultes ; ne pas tendre l’oreille pour écouter ce qui est réprouvé car ce qu’il est interdit de dire, il est aussi interdit de l’écouter ; préserver tous les autres organes de tout péché et ne manger que des aliments licites ; enfin, se maîtriser lors de la rupture du jeûne, le soir venu, et manger sans excès en pensant à celui qui n’a pas la chance de pouvoir boire et manger tout au long de l’année… Louer le Seigneur pour ses bienfaits, dont tout le monde ne bénéficie pas.

Que celui qui n’a pas de quoi offrir un repas ou du lait offre une gorgée d’eau

En outre, ce mois sacré invite le croyant à s’éloigner de ses aspirations égocentriques, malheureusement encore plus criantes dans notre monde globalisé et individualiste. Il s’accompagne des notions de partage et de générosité. La Sunna établit :

« La meilleure des aumônes est celle faite pendant le ramadan… Les anges prient durant [cette période] sur celui qui offre de quoi rompre [le jeûne] à un jeûneur en lui procurant une nourriture et une boisson licites, et l’ange Gabriel lui serre la main lors de la Nuit du destin. On demanda alors au Prophète : « Ô envoyé d’Allah ! Qu’en est-il pour celui qui n’a pas de quoi offrir un repas ?

–  Qu’il offre un peu de nourriture.

–  Et s’il n’en a pas ?

–  Qu’il offre du lait coupé d’eau.

–  Et s’il n’a même pas cela ?

–  Alors qu’il offre au moins une gorgée d’eau » (hadith [3] Al-Bayhaqi)

« Une gorgée d’eau » pour se prémunir contre soi-même, pour mieux penser à l’autre, qui non loin ou à l’autre bout du monde « jeûne », contraint et forcé par la Providence ou l’égoïsme des hommes. Ramadan est un mois de solidarité et de partage, pour Dieu et avec les hommes.

« Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le recouvriras : devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas » (Esd, 58, 6—7).

Le musulman fait sienne cette formule biblique en parfaite harmonie avec l’esprit de ramadan, comme le souligne une autre tradition de l’islam. Il est « mois de la patience, du don, mois dont le début est miséricorde, le milieu pardon et la fin affranchissement du feu de l’Enfer ». Après tout, peut-être s’agit-il ici-bas de s’affranchir de nos passions et de notre indifférence…

Ainsi soit-il, Amine, Amen !


[1] Dans l’islam, le mot ḥalāl (arabe : حلال) désigne ce qui est permis, licite. Cela ne concerne pas seulement l’alimentation, mais les règles de vie en général, la « morale musulmane ». Dans le domaine alimentaire, hormis les poissons et les fruits de mer, tous les animaux sont soumis à un rituel d’abattage dicté par la loi islamique, appelé dhabiha. Les règles sont strictes, et permettent que la viande soit déclarée propre à la consommation.
[2] Le chiffre de 6 millions de personnes de culte ou de tradition musulmane est une estimation plausible.

[3] Un hadith, ou hadîth (en arabe : حديث),  est une communication orale du prophète de l’islam et, par extension, un recueil qui comprend l’ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles de Mohammed.