Économie

Danone boit du petit-lait au sud du Sahara

Mis à jour le 21 janvier 2014 à 10:00

Après l’acquisition de Fan Milk en Afrique de l’Ouest, le groupe français Danone projette de reprendre le leader kényan des produits laitiers, Brookside Dairy.

Danone se sera battu jusqu’au bout. Juin 2013 : comme d’autres concurrents, tel Nestlé, le géant mondial des produits laitiers est devancé par le financier Abraaj dans la reprise du capital de Fan Milk. Mais quelques mois plus tard, le français revient par la fenêtre, s’offre 49 % de ce leader des produits laitiers glacés et des jus de fruits en Afrique de l’Ouest, et s’assure par ailleurs sa prise de contrôle progressive.

Un joli coup, mais cher payé. « Pour doubler tout le monde, Abraaj a proposé des sommes folles, entre 12 et 14 fois l’Ebitda [marge opérationnelle avant intérêts, taxes, dépréciation et amortissement], souligne un banquier d’affaires. Et Danone n’a pas hésité ensuite à s’aligner pour revenir dans le jeu. » Le groupe français a investi entre 150 et 200 millions d’euros dans cette opération. « C’était une occasion unique : il n’existe pas deux sociétés comme Fan Milk en Afrique de l’Ouest », reconnaît le banquier.

Totalement absent de la zone jusque-là, Danone s’invite ainsi dans six pays, dont de gros marchés comme le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire, et acquiert un réseau de distribution d’environ 30 000 revendeurs.

Brookside-Enchiffres

Secret

Alors que cette opération est à peine finalisée, Emmanuel Marchant, l’homme de Danone dans la région, projette déjà une autre acquisition : la reprise des parts du même Abraaj dans le kényan Brookside Dairy. Un objectif encore secret au moment où nous écrivons ces lignes. Selon des sources fiables, le groupe n’est pas le seul en lice. Fondé au début des années 1990 et contrôlé majoritairement par la famille du président Uhuru Kenyatta, Brookside Dairy est un leader incontesté en Afrique de l’Est, achetant en moyenne 500 000 litres de lait par jour auprès de 125 000 petits producteurs kényans. Présent en Tanzanie et en Ouganda et exportant ses produits au Rwanda, au Burundi et en Égypte, il veut devenir le premier groupe de produits laitiers du Marché commun de l’Afrique orientale et de l’Afrique australe (Comesa).

L’élévation du niveau de vie entraîne la hausse de la consommation de protéines animales, notamment de viande et de lait

Déjà premier en Tunisie, en Algérie, et aussi au Maroc depuis la prise de contrôle majoritaire de Centrale laitière en 2012, Danone semble décidé à employer les grands moyens pour doper ses ventes de produits laitiers sur le continent. « C’est tout à fait logique, souligne le financier Lionel Zinsou, un proche du groupe qui a fait partie de son comité exécutif dans les années 1990. L’élévation du niveau de vie entraîne la hausse de la consommation de protéines animales, notamment de viande et de lait. »

Danone n’est pas le seul géant mondial des produits laitiers à s’intéresser à l’Afrique. Nestlé y est implanté depuis longtemps avec un portefeuille alimentaire bien plus diversifié. Si le néerlandais FrieslandCampina est déjà un poids lourd du Nigeria, Arla Foods, autre géant d’Europe du Nord, a mis en place une stratégie africaine en s’implantant modestement en Côte d’Ivoire. Quant à Sodiaal (Candia, Yoplait), il y est présent via des franchisés locaux. Et il ne faut pas non plus oublier l’offensive de Lactalis et du fromager Bel (La vache qui rit, Babybel, etc.).

Pastoral

Mais d’autres défis attendent les grands groupes. Certes, ces géants devraient se battre à coups d’innovations (en misant notamment sur des produits moins chers que les yaourts) et de marketing, mais pas seulement. Dans une zone où la production laitière locale reste faible, l’enjeu réside aussi en amont de la filière. Et dans les relations avec les éleveurs. En Afrique de l’Ouest, les importations de poudre de lait ont triplé ces quinze dernières années.

Fan Milk, le nouveau partenaire de Danone dans la zone, n’utilise d’ailleurs que de la poudre importée pour fabriquer ses laits aromatisés et ses yaourts. Les transformateurs locaux apparus durant la dernière décennie n’ont guère cherché à développer l’amont. Alors qu’entre janvier et avril 2013, les prix mondiaux du lait en poudre ont doublé.

« Dans l’UEMOA [Union économique et monétaire ouest-africaine], la production de lait a augmenté, mais beaucoup moins qu’en Asie ou en Amérique du Sud. Et elle est dominée par l’élevage pastoral », insiste Guillaume Duteurtre, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Tropicale

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« Sur le continent, il n’y a pas d’investissements publics comme il y en a eu en Asie, et les laiteries industrielles sont peu nombreuses, même si certaines ont fleuri ces derniers temps en zones périurbaines. » Danone (et d’autres géants laitiers) devrait soutenir cette tendance et développer une vision différente du marché. « C’est un groupe très préoccupé par le long terme et donc par les filières locales », analyse Bagoré Bathily, fondateur de la Laiterie du Berger, située dans la campagne sénégalaise et soutenue par le fonds social de Danone depuis plusieurs années.

En Égypte, Danone a créé une mégaferme de plusieurs milliers de vaches (comme Centrale laitière au Maroc), mais il aide aussi les petits producteurs via son Fonds pour l’écosystème. Au sud du Sahara, Danone devrait dans un premier temps soutenir la production indépendante locale en améliorant la collecte comme a su le faire Brookside Dairy au Kenya. Ce dernier emploie ainsi des centaines de bicycle boys pour ramasser le lait autour de Nairobi.

À condition d’encourager l’investissement local, voire de décourager les importations, la production laitière peut se développer partout en Afrique, y compris en zone tropicale humide. « Il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement. Au Vietnam, une ferme de 36 000 têtes vient d’être inaugurée », raconte Duteurtre. Pour les pays africains, l’enjeu est aussi important : réduire la facture des importations et renforcer la sécurité alimentaire.