Culture

Sofia Alaoui : « Il y a un déni total du passé colonial parmi les politiciens français »

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. La réalisatrice franco-marocaine Sofia Alaoui jette un regard inquiet sur la présidentielle française et partage ses convictions sur l’émancipation culturelle et l’identité berbère.

Mis à jour le 27 mars 2022 à 23:17

Sofia Alaoui, à Cannes, le 14 octobre 2020. © VALERY HACHE/AFP

Fille de diplomate, la réalisatrice et scénariste Sofia Alaoui a grandi entre Casablanca et Pékin. Inspirée par les rencontres qu’elle a faites au cours de ses voyages à travers le monde, elle a développé le goût de l’observation et de la narration. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est tournée vers le septième art. Après avoir obtenu son baccalauréat au lycée Lyautey de Casablanca, elle poursuit des études de cinéma à Paris, avant de revenir au Maroc pour ouvrir Jiango Films, sa propre société de production.

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Sorti en 2016, son documentaire Les Enfants de Naplouse raconte le projet d’un atelier de cinéma dans l’un des plus grands camps de réfugiés de Cisjordanie. Deux ans plus tard, dans Kenza des choux, elle filme un groupe de jeunes dans une banlieue du Val-de-Marne. Mais depuis, le cinéma de Sofia Alaoui a pris une dimension nouvelle, presque onirique. Tourné dans un village de l’Atlas, son dernier court-métrage, Qu’importe si les bêtes meurent, est une fiction fantastique mettant en scène un berger qui tombe nez à nez avec une forme de vie extraterrestre. Entièrement écrit en berbère, il a remporté le Grand Prix du jury au festival du film de Sundance en 2020, puis le César du meilleur court-métrage de fiction l’année suivante.

Actuellement, la réalisatrice franco-marocaine est en plein montage d’un long-métrage, Parmi nous, qui devrait sortir à la fin de 2022. Jeune Afrique l’a rencontrée.

Le rejet identitaire en France est terrible, il est totalement contre-productif

Jeune Afrique : En tant que Franco-Marocaine, quel rapport entretenez-vous avec vos deux pays d’origine ? 

Sofia Alaoui : J’ai la chance de trouver ma source d’inspiration et d’écrire au Maroc. D’ailleurs, les films que je réalise se passent dans ce pays. Mais comme je revendique une dimension internationale, je travaille réellement entre les deux pays, à la fois à travers ma société de production basée au royaume et ma collaboration avec des partenaires français. 

Je fais donc beaucoup d’allers-retours. Actuellement, je suis à Paris. La semaine dernière, j’étais à Casablanca, et la semaine prochaine, j’y retourne. Cela permet de regarder son pays différemment, en prenant de la distance, en observant mieux ses failles ou ses qualités. Cela m’apprend à mieux apprécier la France et le Maroc. 

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Allez-vous voter à la présidentielle française ? Que vous inspire le paysage français actuel ? 

Je m’implique dans les deux pays. Donc je vais bien sûr voter à la présidentielle. Je ne suis pas surprise de la montée de la droite et de l’extrême droite, qui sont quand même très solides en France. Mais en même temps, je ne comprends pas trop. Ma double culture, mes voyages m’ont conduite à m’ouvrir aux autres. Ça a nourri mon développement. Donc ce rejet identitaire, je le trouve terrible. Il est totalement contre-productif.

J’ai la sensation qu’en France, il y a tout le poids du passé colonial. Certains politiciens sont dans le déni total. C’était pourtant il n’y a pas si longtemps que ça. Ce refus absolu du dialogue, je le trouve violent. Mais je pense que c’est aussi une question générationnelle et que ça va finir par éclore. Au Maroc, par exemple, on se détache de plus en plus de la France. Il y a de plus en plus de choses qui se font avec les pays africains. Le poids de la France diminue sur le continent et cela crée une forme de malaise existentiel du côté occidental.

L’Occident nous a imposé sa définition du cinéma arabe

En 2018, vous êtes revenue au Maroc développer votre propre société de production, Jiango Films. Avez-vous rencontré des obstacles ?

Pour réaliser des films, on est encore d’une certaine manière attaché à la France. Pour trouver l’argent, on est obligé de faire des coproductions avec d’autres pays qui ont un système de financement beaucoup plus solide. Mais il était très difficile de concrétiser mes projets, d’être en adéquation avec ma conception du cinéma. Le seul moyen d’entreprendre ce travail comme je le voulais, c’était de le faire de façon indépendante. J’ai donc monté ma propre société de production il y a quelques années. Mais depuis cinq ans, il se passe des choses formidables au Maroc, la scène artistique bouge extrêmement vite.

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Le cinéma marocain est-il prêt à intégrer de nouveaux profils, de nouveaux thèmes, à expérimenter de nouvelles formes ? 

Absolument. De nouvelles voies sont explorées, des projets innovants sont mis sur pied. Avec d’autres réalisateurs du monde arabe, j’aborde le rapport qu’entretient le Maroc avec l’Occident. Avant, on se disait que le cinéma dans nos pays respectifs ne pouvait être que social et réaliste. Mais, d’une certaine manière, c’est l’Occident qui nous imposait cette définition du cinéma arabe.

On se disait que la science-fiction, par exemple, n’était pas accessible, qu’on ne pouvait faire que du cinéma politique. Mais en fait, il fallait se détacher de cette image que les Occidentaux veulent avoir de nos pays. Il y a d’autres manières de faire des films, d’autres cinémas qui existent, qui émergent. Et c’est ça qui est formidable, on peut être politique en faisant du fantastique. On peut être politique en faisant de la science-fiction.

J’ai grandi en intégrant l’idée absurde que parler français, c’était mieux que parler arabe

Votre court-métrage Qu’importe si les bêtes meurent, primé à Sundance et aux César, a été tourné en amazigh. Était-ce un choix politique, artistique ou de circonstances ? 

La question de l’identité m’intéresse beaucoup, d’abord parce que je suis Franco-Marocaine, mais aussi parce que j’ai étudié dans un lycée français. J’ai grandi en intégrant l’idée absurde que parler français, c’était mieux que parler arabe. Et finalement, j’ai pris conscience qu’au Maroc, la société diffusait l’idée que ceux qui maîtrisent le français sont supérieurs à ceux qui ne parlent qu’arabe.

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Et j’ai découvert qu’en dessous de l’arabe, il y avait en fait une autre catégorie : le berbère. Il y a une sorte de système de valeurs, représentatif des « castes » présentes au Maroc. Cette hiérarchisation me révolte un peu, le Maroc est un pays berbère, l’identité marocaine est avant tout amazigh, ce qu’on a tendance à totalement oublier. Il y a une sorte de mépris de soi, on ne reconnaît pas cette facette de l’identité marocaine. À travers Qu’importe si les bêtes meurent, je n’ai pas un discours politique. Mais je tourne dans l’Atlas et mes personnages sont eux-mêmes berbères. Donc je tourne dans leur langue, tout simplement. C’est un moyen de reconnaître le berbère comme langue nationale.

Par manque de locuteurs, le berbère est une langue qui risque de disparaître. Le gouvernement d’Aziz Akhannouch [lui-même berbérophone] devrait-elle l’intégrer au système éducatif ? Ou promouvoir son usage dans la culture, dans le cinéma ?

Il y a déjà eu des initiatives dans ce sens. Il y a quelques années, l’amazigh n’était pas reconnu comme langue nationale. Et il y a des panneaux de signalisation qui sont en berbère, des chaînes en berbère. Évidemment, j’espère qu’Akhannouch, de par ses origines, va permettre de développer ça. Je ne crois pas que ce soit une langue amenée à disparaître. En tout cas, je ne l’espère pas. Mais selon moi, elle commence tout juste à s’épanouir à nouveau. Je crois en ce renouveau linguistique et culturel.

J’espère que le Maroc avancera aussi sur le terrain de la justice sociale

L’image du Rassemblement national des indépendants (RNI), actuellement au pouvoir au Maroc, tranche avec celle, très conservatrice, du Parti de la justice et du développement (PJD). Comment jugez-vous son action aujourd’hui ? 

De mon point de vue, les résultats des élections d’il y a six mois sont une avancée. Là où d’autres pays s’enferment dans des logiques conservatrices, le Maroc a su surmonter cette tentation et opter pour l’ouverture. La stratégie actuelle est principalement tournée vers le développement économique. Mais j’espère qu’on avancera aussi sur le terrain de la justice sociale. C’est réellement ce qui manque au Maroc. L’aspect économique est évidemment important. Mais pour que le progrès se fasse à tous les niveaux, il faudra tôt ou tard évoquer ce thème-là.