Politique

Mali : la mort de Soumeylou Boubeye Maïga, un « assassinat » politique ?

Face à la grave détérioration de l’état de santé de l’ancien Premier ministre, ses proches n’ont cessé de demander son évacuation à l’étranger. Assimi Goïta n’a pas voulu en entendre parler, laissant mourir un détenu qui ne cachait pas ses ambitions politiques.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 26 mars 2022 à 20:35

Soumeylou Boubeye Maïga lors de la cérémonie de réception des Super Tucano par IBK, le 11 juillet 2018, à Bamako (Mali). © Nicolas Réméné.

Ses proches l’assurent : « Il n’aurait pas aimé qu’on le pleure. » Des larmes, il y en a pourtant eu ce 24 mars au domicile familial du quartier du Fleuve, à Bamako, où famille, amis et collaborateurs de Soumeylou Boubèye Maïga s’étaient retrouvés pour lui rendre un dernier hommage, cinq jours après son décès à la clinique bamakoise Pasteur où il était soigné depuis mi-décembre.

Lors des funérailles de l’ancien Premier ministre, les témoignages sur la vie bien remplie de cette figure politique malienne se sont succédé. D’autres voient en son ultime combat une leçon pour l’avenir. « Il ne faut pas que la mort de Soumeylou divise davantage le pays. Au contraire, que les souffrances qu’il a subies tout au long de sa maladie, que le martyr qu’il a connu servent de raison aux Maliens pour sortir notre pays de la crise qui le cloue au sol », lance ainsi l’ancien ministre Tiébilé Dramé qui, dans sa jeunesse, a lutté avec Maïga contre la dictature de Moussa Traoré et pour l’avènement de la démocratie au Mali.

Pour la famille et les proches, aucun doute à avoir sur les causes de ce « martyr ». Selon eux, depuis que Soumeylou Boubèye Maïga a été incarcéré, les autorités de transition ont tout fait pour l’éliminer. Un « assassinat programmé », affirment même certains. « Il a commencé à tomber malade en prison. S’il avait reçu un traitement tout de suite, il aurait pu s’en sortir. Sauf que la junte a toujours refusé qu’il puisse se soigner, tout simplement parce que [les militaires] voulaient sa mort », dénonce un de ses vieux compagnons de route. « Ils l’ont séquestré et laissé mourir à petit feu », renchérit son frère, Tiegoum Boubèye Maïga, qui a oeuvré sans relâche pour que son aîné soit tiré d’affaire.

Affaire Air IBK

C’est fin août, trois mois après le second coup d’État qui a permis aux colonels de reprendre les pleins pouvoirs, que les ennuis de l’ex-Premier ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta ont commencé. Le 26, il est convoqué à la Cour suprême. Les magistrats veulent l’entendre sur deux affaires qui remontent à 2014 et qui ont secoué le régime d’IBK : l’achat d’un nouvel avion présidentiel et des contrats d’équipements militaires, le tout pour plusieurs dizaines de milliards de F CFA. À l’époque, le « Tigre » était ministre de la Défense.

Toute cette affaire est bidon, dénonce un de ses proches

Lors de cette comparution, cinq chefs d’inculpation lui sont notifiés : faux, corruption, favoritisme, abus de confiance et trafic d’influence. Immédiatement, son entourage dénonce un règlement de compte personnel et politique. Sa défense s’insurge contre cette instrumentalisation de la justice, rappelant que seule la Haute cour de justice est compétente pour juger des faits commis par des ministres dans l’exercice de leurs fonctions.

« Toute cette affaire est bidon, dénonce un de ses proches. Tout le monde, à commencer par les colonels, sait ce qu’il s’est passé. Ce sont les fils Keïta – en particulier Karim – qui ont géré ce dossier, avec le général Moussa Diawara. Boubèye, lui, a toujours conseillé à IBK de renoncer à ce nouvel avion. Pour lui, la priorité était plutôt d’armer, d’habiller et de payer l’armée. » Quid des contrats d’équipement militaires surfacturés, épinglés à l’époque par le Bureau du vérificateur général et le Fonds monétaire international (FMI) ? Là encore, les proches de l’ancien ministre de la Défense démentent toute implication, rappelant que ces dossiers avaient été classés sans suite par la justice malienne en 2018.

Bien que présumé innocent, Soumeylou Boubèye Maïga est placé sous mandat de dépôt dès la fin de son audition à la Cour suprême, qui s’est tenue le jour-même. Théoriquement, il a le droit à un lieu de détention préventive adapté à son statut d’ancien Premier ministre. Mais il est envoyé à la Maison d’arrêt centrale de Bamako, avec les détenus de droit commun. Un coup dur pour sa famille, qui espérait au moins qu’il serait conduit au Camp 1 de la gendarmerie, où sont enfermés les personnalités de son rang.

Dortoir crasseux

De son côté, ce politicien madré ne laisse transparaître aucune émotion. Et s’impose une routine quotidienne en prison. Réveillé aux aurores, il quittait à huit heures le dortoir crasseux sans fenêtre qu’il partageait avec 79 autres codétenus. Direction un bâtiment voisin où il partageait un bureau avec les agents pénitentiaires, mis à sa disposition par le directeur de l’établissement. Il y restait deux ou trois heures par matinée, durant lesquelles il passait des appels ou recevait des visites. De son épouse, Yatassaye Binta Maïga, de ses huit enfants, ou encore de ses amis ou de cadres de son parti, l’Alliance pour la solidarité au Mali-Convergence des forces patriotiques (Asma-CFP).

Les semaines s’écoulent. L’affaire, elle, se complique. Malgré leurs demandes répétées, ses avocats n’ont pas accès au dossier. Des requêtes sont envoyées aux juges de la Cour suprême pour que Maïga soit à nouveau entendu. Sans succès. Il faudra attendre fin novembre pour qu’il comparaisse enfin devant eux. Ses avocats le disent alors « combatif ».

Pourtant, à 67 ans, le « Tigre », qui souffre d’une pathologie cardiaque depuis plus d’une dizaine d’années, commence à fatiguer. Ses proches ne cachent plus leurs inquiétudes pour sa santé et décident de saisir les autorités. Reprenant les requêtes de son épouse qui, dès septembre, avait écrit au colonel Assimi Goïta pour l’alerter sur les conditions de détention de son mari, ses avocats réclament une assignation à résidence surveillée de leur client.

Ses yeux et sa peau ont jauni, il a surtout maigri à vue d’oeil : une dizaine de kilos en moins

Les juges de la Cour s’y opposent, mais évoquent la possibilité de lui octroyer une cellule individuelle dans les locaux de la Maison d’arrêt centrale. De nature méfiante et faisant peu confiance aux colonels, celui qui fut longtemps directeur de la redoutée sécurité d’État ne veut pas se retrouver isolé et décline la proposition. 

Fin décembre, les mauvaises conditions de détention et la promiscuité avec les autres détenus de sa cellule ont raison de sa santé. Le natif de Gao s’est affaibli. Ses yeux et sa peau ont jauni, il a surtout maigri à vue d’oeil : une dizaine de kilos en moins. Le 16 décembre, il est transféré en urgence à la clinique Pasteur, sur ordre d’Assimi Goïta. 

L’impossible évacuation

Sur place, les médecins multiplient les examens. Ils soupçonnent une hépatite. Le diagnostic ne tarde pas à tomber. Un rapport médical, établi le 17 décembre par le Dr Pierre Togo Adégné, chirurgien spécialiste en oncologie digestive, soupçonne chez le patient une « tumeur maligne du cholédoque avec envahissement hépatique et pulmonaire probable sur cirrhose ». Alors qu’aucun établissement malien ne peut réaliser des analyses plus poussées pour confirmer le diagnostic et entamer un traitement adapté, les médecins de Pasteur arrivent à une conclusion claire : « Les deux examens indispensables pour déterminer la stratégie thérapeutique ne sont pas réalisables au Mali. La suite de la prise en charge de monsieur Maïga nécessite un transfert dans un centre avec un plateau technique adéquat. »

Face à l’urgence de la situation, les avocats de Soumeylou Boubèye saisissent Assimi Goïta, son Premier ministre Choguel Kokalla Maïga, la ministre de la Santé Diéminatou Sangaré, le ministre de la Justice, Mahamadou Kassogué et le président de la Cour suprême le 23 décembre en leur joignant le rapport du collège médical. Silence radio.

« Ce n’est qu’au début du mois de janvier que la Cour suprême a répondu aux avocats en disant qu’elle n’était pas compétente pour statuer sur l’évacuation sanitaire d’un détenu. Ils nous ont dirigé vers le ministère de la Santé qui a demandé une contre-expertise », explique Tiegoum Boubèye Maïga. Le 15 janvier, les médecins mandatés par les autorités maliennes établissent un rapport encore plus accablant que celui de l’institut Pasteur. « Ils ordonnaient notamment son évacuation en raison d’un pronostic vital déjà engagé », ajoute son frère.

La contre-expertise laisse entrevoir un espoir, l’idée d’une évacuation vers l’étranger reprend corps. Depuis le mois de décembre, plusieurs pistes ont été explorées. Dakar, Tunis, Genève, Abou Dhabi… Toutes sont refusées par Assimi Goïta et la junte. Pour Maïga, Paris est la meilleure option. C’est là-bas qu’il est suivi depuis des années par des médecins en qui il a confiance. Mais cette hypothèse est vite abandonnée par ses proches, de peur de braquer des colonels à couteaux tirés avec le gouvernement français et qui, en outre, considéraient l’ex-ministre d’IBK comme « l’homme des Français ».

Lobbying des chefs d’État

En coulisses, les amis (très) haut placés de Soumeylou Boubèye Maïga s’activent pour essayer de le sortir de là. Au fil des ans, dans l’ombre d’Alpha Oumar Konaré (AOK), puis sous les présidences d’Amadou Toumani Touré et d’Ibrahim Boubacar Keïta, l’ancien journaliste s’est constitué un des plus beaux carnet d’adresses d’Afrique de l’Ouest.

Macky Sall, Mohamed Bazoum, Roch Marc Christian Kaboré quand il était encore en fonction… Plusieurs chefs d’État de la sous-région s’inquiètent directement de son sort auprès d’Assimi Goïta. Le Ghanéen Nana Akufo-Addo, président en exercice de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) aussi, allant jusqu’à mentionner son cas lors des sommets de l’organisation ouest-africaine. Ramtane Lamamra, ministre algérien des Affaires étrangères et vieux camarade de Soumeylou Boubèye Maïga, s’emploie lui aussi à essayer de convaincre les autorités maliennes. Là encore sans succès.

Surveillé nuit et jour par des agents de la sécurité d’État postés devant sa chambre à la clinique Pasteur, le patient le plus célèbre de Bamako meurt à petit feu, complètement coupé du monde. « Au début de son hospitalisation, Soumeylou avait droit à cinq visites dans le mois. Mais à partir de début février, les autorités ont durci ses conditions d’hospitalisation en ne lui accordant que deux visites par mois. Désormais, ses proches ne pouvaient le visiter que tous les 5 et 25 du mois. Que nous communiquions beaucoup sur son état de santé a dérangé certains », témoigne son frère. Même son épouse, qui continue à venir lui déposer de la nourriture, n’est pas autorisée à lui parler. À peine parvient-elle à passer une tête dans sa chambre et à rester quelques minutes avec lui quand les gardes ferment parfois les yeux. 

En mars, son état est quasiment désespéré. Yatassaye Binta Maïga adresse une lettre ouverte très critique à Assimi Goïta, guère appréciée au sommet de l’État. « Il avait perdu plus de trente kilos depuis son incarcération. Les derniers jours, il n’avait même plus la force de se retourner tout seul dans son lit », confie un de ses proches. Le 21 mars, le « Tigre » pousse son dernier souffle. 

Très vite, les hommages pleuvent. Les critiques contre la junte aussi. Mohamed Bazoum évoque ainsi sa « consternation ». « Sa mort en prison rappelle celle du président Modibo Keita en 1977. Je pensais que de tels assassinats relevaient d’une autre ère. Mes condoléances à sa famille et ses amis », tweete le président nigérien.

Certains, au sein de la transition, ont-ils voulu l’éliminer ? Soumeylou Boubèye Maïga avait en tout cas de nombreux rivaux et ennemis à Bamako. Après avoir été ministre et Premier ministre, l’homme ne cachait pas ses ambitions présidentielles. Il l’avait même redit publiquement, après le coup d’État du 18 août 2020 fatal à son ancien patron Ibrahim Boubacar Keïta. Il n’aura, finalement, jamais accédé à Koulouba.