Politique

Libye : Stephanie Williams au cœur du bras de fer entre Washington et Moscou

Le mandat de la conseillère spéciale du secrétaire général de l’ONU, Stephanie Williams, cristallise les tensions entre Américains et Russes.

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Mis à jour le 24 mars 2022 à 13:44

Stephanie Williams, conseillère spéciale d’Antonio Guterres, avec Abdulhamd al-Dbeiba, chef du gouvernement libyen, le 13 février, à Tripoli. © LIBYAN PRIME MINISTRY PRESS OFFICE/ Agency via AFP

Stephanie Williams est l’un des principaux acteurs du dossier libyen. Cheffe de facto de la mission des Nations unies en Libye (Manul), qu’elle supervise avec le coordinateur de la mission, le Zimbabwéen Raisedon Zenenga, la diplomate américaine est aujourd’hui au cœur d’un bras de fer entre les États-Unis et certains pays occidentaux d’un côté, et la Russie de l’autre.

Depuis décembre, Stephanie Williams est « conseillère spéciale » du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, un poste taillé pour elle sur mesure, et qui est source de crispations à Moscou.

Dmitry Polyanskiy, le premier représentant permanent adjoint de la Fédération de Russie auprès de l’ONU, explique : « Le problème est qu’elle ne répond pas du Conseil de sécurité, mais seulement d’Antonio Guterres. Elle n’a donc pas l’obligation de faire remonter et de partager ce qu’elle fait sur le terrain, ni d’avoir l’accord ou de justifier ses choix auprès des membres du Conseil. D’où notre priorité de voir nommé un envoyé spécial. »

D’autant que pour le diplomate russe, « le travail de Stephanie Williams n’est pas transparent ». Or sur le dossier libyen, Russes et Américains sont en désaccord, les seconds faisant du retrait des mercenaires russes de la société paramilitaire Wagner leur priorité.

Joker américain

Pour imposer ce joker américain, Antonio Guterres a enjambé le Conseil de sécurité en annonçant la nomination de Stephanie Williams au poste de conseillère spéciale quelques semaines avant la réunion de celui-ci, en janvier.

Réunion consacrée précisément au renouvellement du mandat de la mission et à la nomination d’un nouvel envoyé spécial, après la démission en novembre 2021 de Jan Kubis. Mais les membres du Conseil ne sont pas parvenus à trouver un consensus. Après des négociations houleuses, le texte soumis par les Britanniques a été rejeté par les Russes. Et il a fallu d’âpres discussions pour que le renouvellement de la mission soit acté à la dernière minute, pour trois mois au lieu de six.

Or la pirouette d’Antonio Guterres – octroyer à Williams le titre de « conseillère » plutôt que d’« émissaire » –, qui a permis aux Américains de garder la main sur la mission onusienne, risque de se transformer en argument de blocage. Le mandat de la Manul arrivant à échéance le 30 avril, il devra faire l’objet d’un nouveau vote du Conseil de sécurité. Objectif : renouveler la mission alors que le pays est toujours déchiré par des luttes de pouvoir.

Les membres devront plancher sur la restructuration de la mission, alors que la nomination d’un nouvel envoyé spécial se fait attendre. Un compromis s’annonce difficile. Le chercheur spécialiste du Moyen-Orient à Chatham House, Tim Eaton, résume : « Les Russes ont déjà montré qu’ils n’accepteront pas un diplomate américain en tant qu’envoyé spécial. Et Stephanie Williams bénéficie d’un large soutien au sein de la communauté internationale, y compris de la part des États-Unis, pour continuer à jouer son rôle. »

Elle connaît les acteurs locaux et internationaux, et c’est essentiel à un moment aussi incertain

Tandis que les tensions entre Washington et Moscou au Conseil de sécurité sont montées d’un cran depuis l’éclatement du conflit en Ukraine en février, Farhan Aziz Haq, le porte-parole adjoint du secrétaire général des Nations unies, préfère rester optimiste sur l’avenir de la Manul : « J’espère que le Conseil de sécurité renouvellera son mandat. […] Tous les membres comprennent l’importance du travail continu de la mission. » Tim Eaton rappelle de son côté que les crispations entre les États-Unis et la Russie étaient antérieures au conflit ukrainien, mais qu’elles pourraient désormais « se durcir ».

Une diplomate aguerrie

La démission de l’envoyé spécial libanais Ghassan Salamé en mars 2020 avait ouvert une guerre de succession au cours de laquelle Stephanie Williams a toujours réussi à se maintenir au-dessus de la mêlée. Officiant comme numéro deux de la Manul depuis 2018, elle avait alors repris les rênes de la mission par intérim.

Il faudra attendre janvier 2021 pour voir Jan Kubis nommé envoyé spécial par le Conseil de sécurité. Mais son mandat sera de courte durée, le Slovaque annonçant sa démission impromptue en novembre 2021.

Depuis, Stephanie Williams ferraille pour mener les dialogues inter-libyens afin d’organiser des élections présidentielle et parlementaires en juin, non sans mal car elle peine à concrétiser sa feuille de route.

L’élection présidentielle avortée de décembre a conduit à la création d’un nouveau gouvernement parallèle nommé par le Parlement libyen. Du point de vue de Tim Eaton, le rôle de Stephanie Williams est primordial. « Elle est profondément engagée sur le dossier libyen, elle connaît les acteurs locaux et internationaux, et c’est essentiel à un moment aussi incertain. »

Au-delà de la Libye, cette diplomate arabophone connaît bien le Moyen-Orient. Opérant pour le bureau des affaires du Proche-Orient du département d’État américain de 2017 à 2018, elle a été conseillère principale sur la Syrie, tout en étant basée à Londres. Auparavant, elle a été chef de mission adjointe de la mission américaine en Irak durant un an, en Jordanie de 2013 à 2015 et à Bahreïn en 2010.

Malgré son expérience et ce solide CV, certains observateurs libyens émettent des doutes sur les capacités de l’Américaine à apporter une solution au conflit. Ils déplorent une parole onusienne discréditée depuis des mois, rappelant tour à tour l’échec des élections, du Forum politique libyen, et du nouveau comité formé par le Parlement et le Haut Conseil d’État. Contactée par JA, la Manul n’a pas souhaité s’exprimer.