Politique

Xavier Driencourt : « Emmanuel Macron est décomplexé vis-à-vis de l’Algérie »

L’ex-ambassadeur de France à Alger Xavier Driencourt s’est délié de son devoir de réserve pour livrer sa vision des relations compliquées et passionnées entre les deux pays. Entretien.

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Mis à jour le 25 mars 2022 à 10:51

Le président français Emmanuel Macron se recueille devant le Mémorial des Martyrs, à Alger, le 6 décembre 2017. © LUDOVIC MARIN/AFP

Fin connaisseur de l’Algérie, où il fut chef de la mission diplomatique française pendant près de huit ans (de 2008 à 2012 et de 2017 à 2020), Xavier Driencourt porte un regard sans concession sur les relations entre Paris et Alger. Dans l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion de la sortie de son livre L’Énigme algérienne – Chroniques d’une ambassade à Alger, aux éditions de l’Observatoire, l’ancien ambassadeur évoque l’opacité du système politique algérien, le poids écrasant de la colonisation française et de la mémoire commune, ainsi que le sempiternel dossier des visas qui empoisonne les relations entre les deux pays.

Jeune Afrique : Deux fois ambassadeur de France en Algérie, vous êtes un fin connaisseur de ce pays. Pourtant, vous dites que l’Algérie est une énigme. 

Xavier Driencourt : Au bout de huit ans de présence, l’Algérie reste en effet énigmatique, en tout cas pour moi. Nous croyons la connaître, mais nous ne la connaissons pas en vérité. Nous l’avons pourtant colonisée pendant 132 ans et nous y avons fait la guerre durant plus de 7 ans.

Ainsi, il y a peu de touristes français en Algérie, alors qu’un million d’entre eux vont à Marrakech tous les ans. Les Français vont en Tunisie, au Maroc, mais peu en Algérie. D’où le fait qu’ils ne connaissent pas ce pays. Les Algériens me disaient souvent : « Nous vous connaissons mieux que vous nous connaissez. » Un ministre algérien m’a, lui, lancé un jour : « Ce qui fait notre force, c’est notre opacité. »

Comment décririez-vous le système politique algérien ? 

Il est, me semble-t-il, le prolongement du système de fonctionnement des wilayas (départements) pendant la guerre de 1954. Ce mode d’administration et de gouvernance, rendu nécessaire par la guerre, avec le culte du secret, de l’opacité et de la confidentialité, a été reproduit à l’indépendance.

Il est donc difficile pour quelqu’un de l’extérieur d’identifier les centres de décision. Quel est le processus de décision ? Qui prend la décision ? Quel est le cheminement d’une décision entre le moment où vous faites une proposition et celui où elle est adoptée ? Ce sont toutes ces questions qui nous interpellent au quotidien quand on travaille sur le dossier algérien.

Pourriez-vous citer un cas qui illustre ce processus opaque de prise de décision ?

En 2019, nous avions proposé aux Algériens de faire débuter le Tour de France 2022 à partir d’Alger pour marquer le 60e anniversaire de l’indépendance. Le directeur du Tour de France, qui a trouvé l’idée géniale, est allé la présenter aux responsables algériens, qui se sont tous montrés enthousiastes pour ce projet qui ferait de la publicité à l’Algérie et redorerait son image à l’extérieur. Le président Macron en avait même parlé à Bouteflika lors de sa visite en 2017. Depuis, aucune suite de la part des Algériens.

Il y a aussi l’exemple du centre culturel français à Tizi Ouzou.

Nous avons cinq centres culturels français en Algérie, dont celui de Tizi Ouzou, qui est fermé depuis 1994. Je savais que le rouvrir n’était pas possible pour des raisons politiques. J’ai donc proposé aux Algériens de le confier aux Pères Blancs pour en faire une bibliothèque et des salles de cours pour étudiants et lycéens.

Il y aura sans doute d’autres initiatives sur la question de la mémoire pour tenter de solder le passé avec l’Algérie »

Des responsables du ministère algérien des Affaires étrangères m’ont donné leur accord verbal. Quand j’ai présenté le projet par écrit, j’ai essuyé un refus pour de prétendus problèmes juridiques. Qui a pris cette décision ? On ne le sait pas. Pour quelles raisons exactes ? On ne le sait pas non plus. Voilà deux exemples différents d’un processus de décision opaque et diffus.

60 ans après l’indépendance, Algérien et Français parlent encore de « normalisation » de leurs relations…

L’histoire entre les deux pays est complexe. On peut faire le parallèle entre la France et l’Allemagne, avec lesquelles il y a eu trois guerres. Non seulement Français et Allemands ont réussi à normaliser leurs relations, mais ils ont fait ce qu’on appelle « le couple franco-allemand ».

Qu’est ce qui manque entre la France et l’Algérie et qui n’a pas manqué entre la France et l’Allemagne ?

Avec l’Allemagne, il y a eu des guerres qui se sont terminées. Avec l’Algérie, il y a eu un processus de colonisation qui a été très long et très douloureux, et une décolonisation qui s’est faite dans des conditions très difficiles de part et d’autre.

Il y a une histoire qui est encore très fraîche et qui ralentit cette normalisation. Le processus engagé par le président Macron est le bon. Il a trouvé la bonne méthode. Je pense qu’il ne va pas en rester là s’il est réélu. Il y aura sans doute d’autres gestes et d’autres initiatives sur la question de la mémoire pour tenter de solder le passé avec l’Algérie.

Le président Emmanuel Macron est franc, direct, parle cash. Comment décrire sa relation avec les Algériens ?

Il est décomplexé vis-à-vis de l’Algérie parce qu’il n’a pas vécu cette période et cette histoire commune. Le président Macron est distancié par rapport à l’Algérie car il n’en a pas eu l’imprégnation dans sa jeunesse. Pour lui, l’Algérie est sans doute un événement historique, comme la Seconde Guerre mondiale ou Mai-68.

Il cultive une certaine distance, n’a pas d’affect dans ce dossier comparativement à De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Hollande ou à un degré moindre Sarkozy. Il a dit au président Bouteflika qu’il ne renie en rien ce qu’il a dit en février 2017 lorsqu’il a qualifié de crimes contre l’humanité les crimes commis par la France en Algérie.

Donc pour normaliser ou dépassionner ces relations, il faudrait, de part et d’autre, une nouvelle génération de dirigeants politiques ?

La question est délicate. En 2010, les propos de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, selon lesquels la tension franco-algérienne s’expliquerait par la présence au pouvoir de « la génération de l’indépendance », a soulevé un tollé en Algérie. Et puis la génération qui était au pouvoir en Algérie après 1962 était formée en français et formatée intellectuellement par la France.

Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger. © DR

Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger. © DR

Il y a toujours des irritants qui viennent empêcher cette réconciliation

C’était un avantage d’avoir en face de nous ces gens-là qui étaient formatés comme nous. La génération d’après a été formée par l’école algérienne, en arabe souvent. Demain, les choses seront encore plus compliquées. Il y aura encore plus de distance entre des gouvernants français qui ne se sentiront pas autant concernés par cette guerre, et par l’Algérie, et de jeunes dirigeants algériens pour qui la France sera un partenaire parmi d’autres. Donc, la réponse n’est pas simple.

Bouteflika a connu Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron. Qu’est ce qui lui manquait pour normaliser les relations avec la France ?

Avec Bouteflika, ce fut une occasion manquée. Avec Chirac, il aurait pu y avoir la réconciliation, notamment avec le traité d’amitié de 2003. Mais la loi de 2005 sur les aspects positifs de la colonisation a fait capoter la démarche. Cette loi a montré qu’il y a encore des gens hostiles à cette réconciliation. En Algérie, elle a généré un discours sur la repentance qui n’existait pas avant.

Elle a amené les durs du FLN à exiger de la France des excuses, voire une indemnisation. Il y a donc toujours des irritants qui viennent empêcher cette réconciliation. Cela étant dit, je n’ai jamais entendu un officiel algérien revendiquer officiellement des excuses pour les crimes coloniaux.

Sur la question de la mémoire, vous estimez qu’il n’y a pas de retour de la part des Algériens aux initiatives d’Emmanuel Macron. Qu’est que les Algériens devraient faire concrètement ?

Il y a pas de renvoi d’ascenseur par rapport aux démarches et aux gestes du président Macron. Il peut y avoir des paroles, des propos, des mots. On peut aussi imaginer la levée de l’obligation du visa pour les Français nés avant 1962 pour leur permettre de visiter les lieux où ils sont nés et où ils ont vécu. Cela aurait été un geste de réconciliation de la part de l’Algérie à l’égard de cette partie de la population française. J’en avais fait la demande aux Algériens, elle est restée sans suite.

Le dossier des visas cristallise les tensions entre Paris Alger. Comment en finir une fois pour toutes avec cette question ?

Ce dossier restera toujours compliqué. Il a pris beaucoup d’importance en Algérie et en France pour des raisons différentes. On le voit bien avec la thématique de l’immigration dans la campagne électorale pour la présidentielle de 2022. Je ne vois pas de solutions à court terme et à moyen terme. Il faudra vivre avec ça.

Dans votre livre, vous dites que côté algérien, il n’y pas d’interlocuteur pour dialoguer. Vous êtes un peu dur non ?

On en revient à ce système algérien multipolaire. Il y a un président et d’autres pôles comme l’armée, les services de renseignements et à un moment donné le FLN.

Selon vous, la France devrait avoir une position beaucoup « moins timorée » vis-à-vis de l’Algérie. Quelle est-elle ?

Les hommes politiques français ne sont pas lucides sur l’Algérie. Celle-ci relève d’une affaire de politique étrangère et de politique intérieure. Il y a pas moins de 10 % de la population française qui a un lien direct avec l’Algérie.

Lors de mon dernier rendez-vous avec Bouteflika, il m’a dit : “Vous ne pouvez pas nous traiter moins bien que les Marocains et les Tunisiens”

Cette catégorie forme un bloc très hétérogène entre harkis, pieds-noirs et leurs descendants, émigrés de la première, deuxième, troisième et quatrième génération, et les Français d’origine algérienne.

Ces gens-là n’entendent pas la même chose. Les politiques français ne peuvent pas tenir le même propos pour chacun de ces segments de population. Ils sont donc timorés, handicapés et gênés par rapport à l’Algérie. Ils ont à chaque fois cette préoccupation de politique intérieure sur un sujet de politique étrangère. Ils se disent : « Si je dis ou si je fais quelque chose à Alger, quelles en seraient les conséquences en France ? »

« Les Algériens ne comprennent que le rapport de force », écrivez-vous. Comment se manifeste-t-il ?

Les Algériens comprennent et respectent le rapport de force. De notre côté, nous devons traiter ce dossier comme un dossier relevant de la politique étrangère et de la diplomatie plus que de la politique intérieure. Lors de mon dernier rendez-vous avec Bouteflika, il m’a dit : « Vous ne pouvez pas nous traiter moins bien que les Marocains et les Tunisiens. Nous, nous étions colonisés et pas sous le protectorat. Nous devons donc avoir un statut privilégié. »