Politique

Cameroun : Jean-Michel Nintcheu a-t-il appris à se méfier de ses amis ?

Candidat à la présidence de l’Assemblée nationale, l’élu SDF n’espérait pas détrôner Cavaye Yéguié Djibril, en poste depuis trois décennies. Mais il comptait tout de même sur le soutien des autres députés de l’opposition. Bien mal lui en a pris !

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Mis à jour le 25 mars 2022 à 10:35

Jean-Michel Nintcheu Jean Michel Nintcheu © MABOUP

Quand il s’est porté candidat à la présidence de l’Assemblée nationale, le 18 mars dernier, Jean-Michel Nintcheu, député du Wouri Est (Douala), savait qu’il ne gagnerait pas. Comment le pouvait-il alors que le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), dispose d’une majorité obèse de 152 députés sur 180 ? Et que son parti, le Social Democratic Front (SDF) ne peut, lui, revendiquer que cinq élus ?

« J’avais décidé de les obliger au vote pour le symbole. Ma candidature était d’abord un témoignage à l’endroit du peuple camerounais », explique l’intéressé à Jeune Afrique. Pour la première fois en trente ans, Cavaye Yéguié Djibril, 82 ans, député depuis 52 ans, a donc fait face à un adversaire qui a maintenu sa candidature jusqu’au bout.

Choqué par la défaite

La tenue du vote en a d’ailleurs été retardée, d’autant qu’il a fallu imprimer des bulletins roses aux couleurs de l’opposant. Nintcheu ne se faisait aucune illusion mais il a tout de même été surpris – voire choqué – par l’ampleur de sa défaite. Cavaye a obtenu 148 voix tandis que Nintcheu n’en a obtenu qu’une, la sienne.

Et là est sans doute l’un des enseignements les plus intéressants de ce vote, qui s’est tenu à bulletin secret : les quatre autres députés SDF n’ont pas voté pour lui, pas plus que ses collègues des autres partis de l’opposition.

Cette affaire n’est qu’un épisode de la bataille de leadership qui divise le SDF, le parti historique de l’opposition camerounaise

Quelques jours avant, ils avaient pourtant proclamé leur intention de se rapprocher en fondant, le 11 mars, l’Union pour le changement, un nouveau groupe parlementaire censé rassembler le SDF, le Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), l’Union démocratique du Cameroun (UDC) et l’Union des mouvements socialistes (UMS). Un programme d’action politique commun a même été signé par les 16 députés qui le composent. Il n’aura pas fallu longtemps pour que l’union vole en éclats.

Dans les coulisses, la réalité est encore plus prosaïque. Cette affaire, qui laissera des traces dans l’histoire parlementaire du pays, n’est qu’un épisode de la bataille de leadership qui divise le SDF, le parti historique de l’opposition camerounaise.

Elle oppose Joshua Osih à son ancien ami, Nintcheu. « Derrière cette élection à l’issue de laquelle je n’obtiens qu’une voix, c’est Osih qui est à la manœuvre, accuse Nintcheu. Sur les cinq députés que compte le SDF à l’Assemblée nationale, trois étaient absents le jour de l’élection, et Osih a voté pour eux par procuration. Il a voté Cavaye. »

Obstacle

Et quid des 12 abstentions des 12 autres élus de l’Union pour le changement ? « Quand ils ont été informés de ma candidature, Osih les a individuellement prévenus que s’ils votaient pour moi, cela braquerait le pouvoir et qu’en représailles, celui-ci ne validerait pas la création du groupe parlementaire. Les leaders [Cabral Libii, Pierre Kwemo et Tomaino Ndam Njoya] ont donc appelé à l’abstention. Bien sûr, je n’en savais rien. »

Derrière cette élection, c’est Osih qui est à la manœuvre

Ce n’est pas la première fois qu’une candidature de protestation tente de faire obstacle à la réélection de Cavaye Yeguié Djibril, président de la Chambre basse depuis trente ans. Adama Modi, un député du RDPC, a menacé à plusieurs reprises de se présenter mais il a toujours fini par se retirer après des négociations avec les hiérarques du parti.

Jean-Michel Nintcheu, lui, voulait exprimer un mécontentement à la suite du limogeage du secrétaire général Gaston Komba et plus généralement, dire son rejet de la gestion de Cavaye. « Jusqu’au vote, j’étais convaincu que, compte tenu de toute la gestion scabreuse de la Chambre, j’allais gagner les voix de l’opposition et même celles de quelques députés du RDPC. »

Che Guevara

Alors que John Fru Ndi, chef emblématique du SDF, a annoncé qu’il s’apprêtait à céder son fauteuil, la confrontation opposant Osih à Nintcheu prend une tournure inattendue. Le premier est un homme d’affaires qui a obtenu l’investiture du SDF lors de la présidentielle de 2018 ; le second, diplômé d’une école de commerce de Toulouse en France, est rentré au Cameroun en 1985 pour lancer une imprimerie avant de s’engager en politique.

L’entreprise, qui produisait les tracts lors des opérations « villes mortes », fut incendiée en 1992 pendant la contestation qui a suivi la présidentielle tenue la même année. Il est aussi le fondateur d’un parti politique, le Rassemblement pour la patrie (RAP), qui a fusionné avec le SDF en 1996.

Fils d’un guérillero de l’UPC, admirateur d’Ernesto Che Guevara et d’Ernest Ouandié, Nintcheu a été arrêté à 18 reprises. La dernière fois, c’était en 2008 quand il a demandé aux Camerounais de descendre dans la rue pour empêcher la modification constitutionnelle qui prévoyait de faire sauter le verrou de la limitation du nombre des mandats.

Après cette humiliation, la rupture est-elle consommée entre les deux rivaux ? Nintcheu va-t-il quitter le SDF ? « Toute la base anglophone me soutient, veut-il croire. Si l’opinion décidait, je serais déjà président du SDF. J’ai gagné la bataille de l’opinion. »