Politique

Adhésion de la RDC à l’EAC : une victoire et des défis pour Tshisekedi

C’est l’aboutissement d’un processus lancé il y a trois ans par le président congolais : la RDC rejoindra officiellement la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) le 29 mars. Mais pour que l’intégration soit un succès, le plus dur reste à faire.

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Mis à jour le 24 mars 2022 à 13:18

Le président rwandais, Paul Kagame, et son homologue congolais, Félix Tshisekedi, au siège de l’ONU, à New York, en septembre 2019 © Flickr Kagame

Et de sept. La Communauté des États d’Afrique de l’Est (EAC en anglais) s’agrandit et s’apprête à accueillir un nouveau membre. Après le Kenya, le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, la Tanzanie et le Soudan du Sud, l’adhésion de la RDC, évoquée par Félix Tshisekedi dès son discours d’investiture le 24 janvier 2019, sera officialisée lors du prochain sommet des chefs d’État, prévu le 29 mars. L’information figure dans une lettre adressée par le Kényan Peter Mathuki, secrétaire de l’EAC, aux ministres chargés de l’organisation régionale dans chacun des pays membres. Contacté par Jeune Afrique, le ministère congolais en charge de l’Intégration régionale a confirmé la tenue de cet événement.

L’admission dans ce bloc régional marque l’aboutissement d’une procédure de près de trois ans et la consécration d’une stratégie diplomatique orientée, dès les premières semaines du quinquennat de Tshisekedi, vers les voisins de l’Est de la RDC. Au pouvoir depuis janvier 2019, le nouveau président congolais s’est rendu en Ouganda et au Rwanda dès le mois de mars, avant d’effectuer un premier déplacement en Tanzanie puis au Burundi en juin de la même année. Il est, depuis, retourné à plusieurs reprises chez ses voisins. Mais cette intégration de la RDC à l’EAC s’accompagne de nombreux défis politiques, sécuritaires et économiques.

Contrairement à Kabila, Tshisekedi a rapidement tenté de jouer un rôle diplomatique central dans la région

Méfiance entre voisins

Dans une région où son prédécesseur, Joseph Kabila, entretenait des relations en dents de scie avec la plupart de ses voisins, privilégiant depuis longtemps les contacts avec ses alliés au sein de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), Félix Tshisekedi a rapidement tenté de jouer un rôle diplomatique central. Dès mai 2019, il a, avec son homologue angolais Joao Lourenço, tenté une médiation entre le Rwandais Paul Kagame et l’Ougandais Yoweri Museveni, dont les relations étaient à l’époque glaciales. Cette initiative conjointe avait abouti, en août 2019, à la signature d’un mémorandum entre les deux frères ennemis des Grands lacs, sans toutefois qu’aucune amélioration significative ne soit constatée.

Félix Tshisekedi a, surtout, concentré ses efforts autour des questions relatives à la lutte contre les groupes armés dans l’Est de la RDC. Il a d’abord planché sur un format multilatéral, avec, dès octobre 2019, un projet d’état-major conjoint. Mais cette initiative aux contours flous devant s’appuyer sur les armées du Rwanda, de l’Ouganda, du Burundi et de la Tanzanie a rapidement fait les frais de tensions entre ces trois premiers pays, et de certaines réticences dans l’opinion congolaise.

Deux ans et demi plus tard, le contexte politique à Kinshasa a changé, mais la méfiance demeure : au sein de la population, qui se défie des pays voisins, accusés d’alimenter aujourd’hui encore l’insécurité dans les Kivus ; et entre les voisins eux-mêmes – Rwanda, Ouganda et Burundi –, soupçonnés de soutenir ou de servir de base arrière à des groupes armés opérant dans l’Est du Congo.

Pour renforcer le commerce transfrontalier, il aura besoin de conditions sécuritaires adéquates

Cet environnement complexe constituera l’un des principaux défis auxquels Félix Tshisekedi sera confronté au sein de l’EAC. Un défi qui conditionnera également le succès de l’aspect central de cette adhésion : l’intégration économique. Car s’il souhaite renforcer le commerce transfrontalier et les investissements dans la sous-région, le président congolais aura besoin de conditions sécuritaires adéquates. Sur ce plan, la RDC coopère déjà avec certains de ses voisins. Une opération conjointe – à la durée indéfinie – a été lancée avec l’Ouganda en novembre dernier afin de lutter contre le groupe islamiste ADF. Le Kenya déploie pour sa part des troupes au sein de la brigade d’intervention rapide de la Monusco, la FIB, tandis que la RDC assure échanger régulièrement des renseignements avec le Rwanda, dont certaines unités ont été accusées ces dernières années de conduire des opérations dans l’Est (ce que Kigali a toujours nié).

Moins compétitive

L’EAC est aujourd’hui l’un des blocs régionaux les mieux intégrés du continent et représente à ce titre une réelle opportunité pour la RDC. Mais des questions subsistent sur le rôle que le pays pourra jouer sur ce nouveau grand marché. Facilités administratives, réduction de tarifs douaniers, facilitation de mobilité pour les citoyens congolais dans les pays de l’EAC… Les avantages d’une adhésion sont nombreux. Mais moins compétitive que ses voisins, la RDC risque-t-elle de pénaliser son écosystème entrepreneurial ?

« La RDC compte plus de 90 millions d’habitants. Ce sont des consommateurs. Il y a donc un marché pour la région. Nous travaillerons en harmonie pour faire en sorte que l’Afrique devienne un marché commun », avait annoncé le ministre des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, à Nairobi, en janvier dernier, lors de l’ultime round de négociations préalables à l’adhésion de la RDC. Selon un rapport publié en juin 2020 par l’East African Business Council, « malgré sa proximité géographique, le commerce des pays de l’EAC avec la RDC est étonnamment très faible. En fait, les exportations combinées de tous les États partenaires de l’EAC vers la RDC n’atteignent pas celles de l’Afrique du Sud ». Pour expliquer ce décalage, le rapport cite notamment « des limites infrastructurelles », qui impliquent que « la plupart des exportations de l’EAC ont été destinées à la région orientale de la RDC ».

Multiplication des projets

Signe que les futurs partenaires de la RDC au sein de l’EAC ont toutefois l’intention de rattraper ce retard, plusieurs projets d’infrastructures destinés à faciliter les échanges commerciaux avec les Congolais ont été initiés. Conclu en juin 2021, le projet de construction de plus de 220 km de routes censées relier l’Ouganda aux grandes villes de l’Est de la RDC commence à se matérialiser. Les travaux ont officiellement débuté en décembre, quelques jours après le lancement de l’opération contre les ADF.

En juin 2021, Félix Tshisekedi a aussi conclu une série d’accords commerciaux avec Paul Kagame. Parmi eux, une convention en vue d’éviter la double imposition et de protéger les investissements, mais aussi un protocole d’accord de coopération sur l’exploitation de l’or.

Le président congolais est attendu du côté de Bujumbura dans le courant du mois d’avril

Loin d’être en reste, le Kenya a aussi déployé de nombreux efforts en amont de l’intégration de la RDC. Seul chef d’État présent lors de l’investiture de Tshisekedi, Uhuru Kenyatta a multiplié les contacts avec son homologue. À l’occasion d’une visite à Kinshasa, en avril 2021, il a conclu des accords en matière de transport, de sécurité et de commerce, concernant notamment le traitement des marchandises du port de Mombasa et l’octroi à la RDC de certains privilèges pour l’utilisation des installations kenyanes. Nairobi a également proposé d’ouvrir des postes diplomatiques à Goma et Lubumbashi, dans l’Est de la RDC, afin de faciliter les services consulaires pour les commerçants.

La Tanzanie et le Burundi poursuivent également des projets portuaires et routiers censés booster l’intégration régionale. Félix Tshisekedi est d’ailleurs attendu du côté de Bujumbura dans le courant du mois d’avril.