Société

Guinée : créer un fonds de solidarité sanitaire permettrait de sauver la vie des plus précaires

Alors que la Constitution garantit le droit à la santé de chacun, les citoyens incapables de s’acquitter des frais médicaux sont parfois renvoyés des hôpitaux. Une situation inadmissible que l’État pourrait corriger en instaurant une caisse pour la prise en charge des cas d’urgence critique.

Mis à jour le 24 mars 2022 à 16:43
Mohamed Dadjane Keita

Par Mohamed Dadjane Keita

Directeur des opérations de recherche au Centre pour le VIH et la recherche en santé mentale. Université de Miami.

À l’hôpital Ignace Deng de Conakry, l’un des plus importants du pays. © Youssouf Bah/AP/SIPA

« Chacun a droit à la santé et au bien-être physique. L’État a le devoir de les promouvoir, de lutter contre les épidémies et les fléaux sociaux. » En Guinée, le droit à la santé est garanti par la Constitution de 2010. C’est du moins ce qu’elle stipule en son article 15. En se référant à ladite Constitution, le Programme national de développement sanitaire (PNDS 2015-2024), lui aussi, reconnaît la santé comme « un droit préalable à la jouissance des autres droits fondamentaux ».

Endiguer la catastrophe

Et pourtant, dans le pays, des citoyens se font exclure des services d’urgences hospitaliers sous prétexte qu’ils n’ont pas les moyens de payer les frais liés à leur prise en charge. Une situation regrettable, qui entraîne souvent des pertes en vies humaines qu’on aurait pu éviter, et le désarroi des citoyens.

Des milliers de citoyens parmi les plus vulnérables se trouvent confrontés chaque année à des dépenses astronomiques

Or c’est sur ces mêmes citoyens que repose principalement le système. Ainsi, alors que, selon les chiffres de la Banque mondiale, le revenu mensuel brut par habitant en Guinée était de 79 dollars en 2019 – ce qui est nettement en deçà de la moyenne africaine évaluée à 153 dollars –, les ménages contribuent, par leurs paiements directs, au financement de la santé publique à hauteur de 62, 2 %  (PNDS 2015-2024 ; CNS 2010). C’est ainsi que des milliers d’individus parmi les plus pauvres et les plus vulnérables se trouvent confrontés chaque année à des dépenses astronomiques, en particulier dans des situations d’urgence sanitaire. Il est donc primordial que l’État intervienne, en partenariat avec des acteurs du secteur, pour endiguer cette catastrophe.

Cela est d’autant plus indispensable que l’objectif général du PNDS 2015-2024  est l’amélioration de l’état de santé de la population. Une amélioration qui passe principalement par le renforcement du système national et par un financement adéquat du secteur, à travers la mise en œuvre d’un mécanisme de couverture sanitaire universelle (CSU) notamment. Or, des années après l’élaboration du PNDS 2015-2024 – et à quelques mois seulement de l’évaluation de sa mise en œuvre –, la CSU tarde encore à voir le jour, et la part de l’État dans le financement du secteur de la santé reste encore insuffisant : 7,8 % dans la loi des finances initiale 2022, là où le PNDS misait sur une participation de 15 % d’ici à 2024.

En attendant la CSU

Parce que les familles guinéennes pâtissant grandement de ce mode de financement inéquitable, il est urgent de mettre en place un fonds de solidarité sanitaire (FSS), en attendant l’instauration effective du mécanisme de CSU.  Ce fonds permettrait de rendre obligatoire la prise en charge des populations, surtout les couches les plus nécessiteuses et les plus vulnérables, dans tous les services d’urgence hospitaliers du pays.

L’État a bien débloqué 59 milliards de francs guinéens pour la participation de l’équipe nationale de football à la dernière CAN

Une question se pose alors : comment financer ce fonds ? Malgré la période de transition politique que connaît le pays, l’argument du manque de ressources financières ne tiendrait pas la route s’il était avancé. L’État a bien trouvé le moyen de débloquer 59 milliards de francs guinéens (plus de 6 millions d’euros) pour la participation de l’équipe nationale de football à la dernière Coupe d’Afrique des nations, au Cameroun. Les autorités guinéennes viennent également de régler une dette de 270 000 dollars à l’ONU, afin de permettre au pays de retrouver son droit de vote au sein de l’institution. Des actions qui sont certes à saluer, dans la mesure où elles contribuent à redorer l’image de la Guinée, tant sur le plan continental qu’à l’international. Mais doivent-elles pour autant prendre le pas sur des actions qui pourraient être réalisées en faveur de la santé des habitants ?

Afin d’améliorer le financement des services essentiels de santé en allégeant la part des ménages, le PNDS 2015-2024 a prévu plusieurs stratégies complémentaires. Notamment le développement d’un mécanisme d’assurance maladie, ainsi que la mise en place de systèmes alternatifs tels que les fonds de solidarité. Le paiement direct étant la principale source d’entrée immédiate d’argent, une dotation annuelle d’environ 16 000 dollars a en outre été équitablement affectée, dès 2011, aux hôpitaux de Donka et Ignace Deen – les deux plus importants du pays –  pour la prise en charge des populations les plus nécessiteuses.

Pour financer la santé, l’État pourrait taxer davantage des produits tels que les cigarettes

Ce mécanisme de dotation pourrait servir de fonds de base, que l’État abonderait grâce à une rallonge financière significative permettant de rendre obligatoire la prise en charge des cas critiques d’urgence sanitaires dans tous les services hospitaliers. Les Droits de tirage spéciaux de  150 millions accordés à la Guinée par le FMI tombent donc à pic : ils s’inscrivent dans une politique d’appui au renforcement du système de santé, notamment dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19.

D’autres méthodes de mobilisation des ressources financières s’offrent aux autorités sanitaires pour alimenter ce fonds. Par exemple, des taxes plus importantes sur les produits identifiés par les scientifiques comme étant nocifs pour la santé des populations, tels que les cigarettes – ou même sur les compagnies minières qui ne respectent pas leurs engagements en matière de protection de l’environnement.

Solution temporaire

Toutefois, le mécanisme du FSS doit être une solution temporaire, la mise en place d’un système de CSU devant rester l’objectif à atteindre à moyen terme. La Guinée pourrait s’inspirer du Rwanda et du Ghana, qui, dans une certaine mesure, ont gagné le pari de la CSU.  Ils ont allégé la part des ménages dans le financement de la santé grâce à des mécanismes de prépaiement et de mise en commun des ressources, selon un rapport publié en 2012 par KPMG Africa sur l’état des soins de santé en Afrique.

Le Rwanda a ainsi pu offrir une CSU à 91 % de sa population, tout en ramenant la part de contribution des ménages au financement du système à 22 %. Grâce à des mécanismes similaires, le Ghana est, de son côté, parvenu à couvrir 70 % de ses habitants. La mise en place de la CSU dans ces deux pays a eu un impact positif considérable dans l’accès aux soins de première nécessité, ce qui a permis de grandement améliorer la santé générale des populations, comme le prouve notamment la réduction du taux de mortalité infantile et maternelle.

Le ministère guinéen de la Santé et de l’Hygiène publique se doit donc d’entreprendre des actions de consultation auprès des acteurs du secteur pour réfléchir aux modalités de mise en œuvre de ce fonds de solidarité sanitaire, tout en relançant, de façon stratégique et soutenue, des concertations pour la mise en œuvre effective de la CSU. Le bonheur et le bien-être des Guinéens en dépendent aussi.